L'autre
Comprendre pour mieux se protéger
Cette section n’a pas pour but de justifier la violence ni d’excuser les comportements abusifs. Elle vise à expliquer les mécanismes à l’œuvre — parce que comprendre ce qui se passe chez l’autre est aussi une façon de cesser de s’en croire responsable.
Point de départ : ce que la violence n'est pas
La violence conjugale n'est pas une perte de contrôle. Elle ne surgit pas « dans un moment de folie » : elle s'installe, se répète, s'adapte aux réactions de la victime et s'accompagne de paroles, de gestes et de menaces réglés pour garder le dessus.
C'est un comportement appris et entretenu. L'agresseur choisit ce qu'il fait, quand, où et devant qui. Il sait se contenir au travail, avec les voisins, devant les enfants ou la police, mais se permet ce qu'il ne tolérerait jamais qu'on lui fasse.
Les « circonstances » n'expliquent pas la violence. L'alcool, le stress, la jalousie, une enfance difficile, un diagnostic, un licenciement ne créent pas la violence conjugale : ils peuvent la colorer ou l'aggraver, mais ils ne la justifient jamais.
La responsabilité est entière, et elle est du côté de l'agresseur. Quelles que soient les blessures, la fatigue ou les frustrations qu'il invoque, il reste le seul responsable des gestes, des menaces et des stratégies de contrôle qu'il met en place. La victime n'en est jamais la cause.
1. Pourquoi un agresseur utilise la violence
1.1 Le besoin de domination et de contrôle
La raison première n'est pas la colère — c'est le contrôle. La violence psychologique est un outil délibéré, pas une perte de contrôle. Elle sert à dévaluer l'autre pour qu'il ou elle ne se sente plus capable de décider seul(e) ou de partir ; neutraliser l'autonomie par les menaces, l'humiliation, l'isolement et la surveillance ; assouvir un besoin profond de puissance — la relation est perçue comme un terrain où l'autre doit être soumis.
1.2 Le profil psychologique — fragilité masquée derrière la force
Grande insécurité interne et peur de l'abandon. La violence sert de « bouclier » pour ne pas affronter ses propres vulnérabilités. Paradoxalement, c'est souvent la terreur d'être quitté qui pousse à contrôler l'autre jusqu'à l'étouffer.
Immaturité émotionnelle et égocentrisme. Les besoins propres sont placés au centre. L'empathie pour l'impact sur autrui est absente ou très limitée. La frustration, même mineure, est vécue comme une attaque personnelle.
Projection de ses propres angoisses. Rejeter ses colères, ses angoisses et ses échecs sur l'autre pour éviter de les affronter soi-même. « C'est toi qui me rends fou. »
Intolérance à la contradiction. Le désaccord est vécu comme de la trahison. La victime qui ose exprimer un avis différent fait face à des représailles — explicites ou subtiles.
1.3 Les typologies d'agresseurs
La recherche montre que les auteurs de violence conjugale ne forment pas un groupe homogène. Les travaux de la psychologue Amy Holtzworth-Munroe identifient trois profils principaux, qui nécessitent des interventions différentes.
Violence liée à des conflits mal gérés, sans schéma de contrôle généralisé. Meilleur pronostic aux programmes d'intervention.
Violence plus fréquente, liée à des troubles de la personnalité et une peur extrême de l'abandon. Peuvent être violents hors du couple.
Violence dans tous les contextes, empathie très limitée. Profil le plus dangereux, répond le moins aux programmes non intensifs.
Holtzworth-Munroe & Stuart (1994) · Holtzworth-Munroe et al. (2000)
Pourquoi c’est important : Un programme d’intervention qui fonctionne pour un profil peut être inefficace ou même contre-productif pour un autre. L’évaluation du niveau de risque et du profil est une étape essentielle de toute prise en charge sérieuse. (Holtzworth-Munroe & Stuart, 1994 ; INSPQ, 2023)
1.4 Les modèles appris — la violence transmise
Avoir grandi dans un milieu où les cris, les humiliations ou la domination étaient normalisés peut mener à intégrer ces comportements comme modes de communication acceptables. Mais ce que l'on nomme « violence » n'est pas perçu de façon identique dans toutes les cultures : les rôles de genre, les conceptions de l'autorité parentale ou conjugale, les codes de l'honneur familial façonnent profondément ce qui est toléré, tu ou banalisé.
Les enfants exposés à la violence conjugale n'apprennent pas seulement à tolérer la violence — ils apprennent parfois à l'utiliser pour gérer les conflits. Cette transmission est à la fois familiale et culturelle : elle s'inscrit dans des scripts hérités sur ce que signifie « être un homme », « tenir sa famille », ou « ne pas laver son linge sale en public ».
À cela s'ajoutent des réalités structurelles : précarité, migration, discrimination — qui peuvent intensifier les tensions sans pour autant les justifier.
1.5 Les tactiques délibérées de manipulation — le DARVO
DARVO : comment l'agresseur retourne le récit
Deny · Attack · Reverse Victim and Offender
Au-delà des coups et des menaces visibles, beaucoup d'agresseurs utilisent une stratégie de défense redoutablement efficace pour échapper à toute responsabilité. La psychologue Jennifer Freyd l'a nommée DARVO. Il est déployé devant la famille, les amis, les institutions — tribunaux, services sociaux, police — et est documenté comme l'une des principales raisons pour lesquelles les victimes ne sont pas crues lors des procédures judiciaires.
D – Deny (Nier)
Principe
Effacer la réalité des faits pour éviter toute responsabilité. Nier, minimiser, réécrire l'histoire jusqu'à ce que la victime doute d'elle-même.
Exemples typiques
« Ça ne s'est jamais passé comme ça. »
« Tu exagères, c'était une blague. »
« Tu dramatises tout, tu te fais des films. »
Impact
Gaslighting, perte de confiance dans sa propre mémoire. Devant les institutions : dossier présenté comme « conflit banal » et non comme violence.
A – Attack (Attaquer)
Principe
Détruire la crédibilité de la personne qui parle. Faire de la victime « le problème » pour détourner l'attention de la violence.
Exemples typiques
« Tu es folle / instable. »
« Personne ne va te croire. »
« Tu cherches juste à me détruire / à me faire payer. »
Impact
La victime apparaît comme peu fiable ou « hystérique ». Famille, amis et professionnels doutent de son récit et hésitent à intervenir.
RVO – Reverse Victim & Offender
Principe
Inverser les rôles : se présenter comme la « vraie victime », se plaindre des accusations, du système, de la « persécution » subie.
Exemples typiques
« C'est moi qui souffre le plus dans cette histoire. »
« Elle détruit ma vie, ma carrière, mes enfants. »
« La justice est contre moi. »
Impact
L'agresseur est perçu comme victime « sympathique ». La victime est réinterprétée comme agressive, manipulatrice ou rancunière.
Stratégie DARVO — vue d'ensemble
Principe
Enchaîner Nier → Attaquer → Inverser victime et agresseur dès qu'il est confronté. Répéter le scénario devant la victime, l'entourage et les institutions.
Exemples typiques
Version « propre » racontée aux proches, aux services sociaux, au tribunal. Mise en scène de soi en parent exemplaire / partenaire injustement accusé.
Impact
Neutralise les alertes, décrédibilise la victime, bloque la protection. Peut influencer les décisions judiciaires si les intervenants ne connaissent pas ce mécanisme.
Le DARVO est une stratégie, pas une réaction spontanée. Sa présence systématique dans le discours de l’agresseur est l’un des indicateurs les plus fiables d’un profil manipulateur. La formation des intervenants judiciaires à reconnaître ce mécanisme est recommandée par tous les comités canadiens d’examen des décès liés à la violence conjugale.
2. Ce que la neurologie nous dit
2.1 Une empathie structurellement altérée
Des recherches de l'Université Charité de Berlin montrent que les personnes avec un TPN ont une épaisseur réduite du cortex cérébral dans les régions associées à la compassion et à l'empathie affective.
Il ne s'agit pas d'un choix de ne pas ressentir d'empathie. C'est une incapacité structurelle, inscrite dans l'architecture même du cerveau.
Des recherches complémentaires montrent que les personnes avec des traits psychopathiques ont une réponse émotionnelle significativement réduite à la souffrance des autres.
Leurs cerveaux réagissent moins aux images de personnes en douleur, et les régions liées à la prise de décision morale sont moins activées.
2.2 Un cerveau qui apprend difficilement de ses erreurs
Des recherches récentes de l'UQTR (2025) confirment que les traits de la tétrade sombre sont associés à des altérations significatives de l'empathie. Chez les personnes narcissiques, divers mécanismes cérébraux compliquent l'apprentissage basé sur les erreurs :
Le signal « je me suis trompé, il faut changer » est affaibli — le feedback négatif n'entraîne pas la correction comportementale attendue.
Les régions liées à l'auto-image prennent le dessus, poussant à protéger l'estime de soi plutôt qu'à reconnaître sa responsabilité.
Les circuits de l'empathie fonctionnent différemment, rendant ces personnes moins sensibles à l'impact de leurs actes sur les autres.
2.3 Le rôle de l'alcool et des substances — facteur aggravant, jamais cause
La consommation d'alcool et de drogues est fréquemment invoquée par les agresseurs comme explication de leurs comportements. La recherche est pourtant sans ambiguïté :
L'alcool peut désinhiber des tendances violentes préexistantes et amplifier leur intensité — mais il ne les crée pas chez quelqu'un qui n'a pas de disposition à les exercer.
La violence conjugale existe sans alcool. Elle est plus grave avec. Ce n'est pas la substance qui décide — c'est la personne.
Traiter uniquement la dépendance sans s'attaquer aux croyances et comportements de contrôle est documenté comme insuffisant et inefficace.
Un programme intégré qui traite à la fois la dépendance ET les comportements violents est nécessaire pour avoir un impact réel.
L'absence d'empathie chez ces profils n'est pas un choix moral ou une phase temporaire : c'est une incapacité fondamentale, inscrite dans la structure neurologique et renforcée par l'organisation psychique défensive.
Cela n'exclut pas tout changement — mais cela explique pourquoi il est rare, lent, et exige un travail thérapeutique très long. Et cela explique surtout pourquoi tu n'as pas le pouvoir de le changer en aimant mieux ou différemment.
3. Les facteurs de risque du féminicide
Comprendre l'agresseur, c'est aussi comprendre quand la situation devient mortellement dangereuse. Les comités d'examen des décès liés à la violence conjugale au Canada ont identifié, à travers l'analyse des cas de féminicides, des facteurs de risque cohérents et documentés. Cette connaissance permet une évaluation du danger plus précise — et une intervention plus ciblée.
3.1 Les facteurs de risque les plus prédictifs
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🫁
Antécédents de violence physique grave — Épisodes de coups, menaces avec armes, agressions répétées. L'étranglement non mortel est l'un des prédicteurs les plus puissants du féminicide : une victime étranglée une fois est entre 6 et 7 fois plus susceptible d'être tuée.
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🗣️
Menaces de tuer — Menaces explicites contre la victime, les enfants ou lui-même. Elles doivent toujours être prises au sérieux, même si elles sont formulées « sous le coup de la colère ».
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🔫
Accès à une arme à feu — Présence d'une arme au domicile ou facilité d'accès. La confiscation systématique des armes et la suspension des permis sont des mesures régulièrement recommandées par les comités d'examen.
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📅
Séparation récente ou annoncée — La période qui suit immédiatement le départ ou l'annonce du départ est documentée comme la plus dangereuse. Le risque de violence grave augmente nettement dans les semaines et mois qui suivent, surtout en présence de contrôle coercitif.
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👁️
Comportement obsessionnel et filature — Surveillance des déplacements, présence à l'improviste, appels et messages incessants, visites non voulues. Ces comportements post-séparation sont des signaux d'alarme majeurs.
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⛓️
Contrôle coercitif marqué — Isolement social, dépendance financière, surveillance constante, dénigrement, menaces implicites. Plus le contrôle est global (argent, déplacements, réseau social), plus le risque de violence grave augmente.
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📂
Antécédents criminels et judiciaires — Casier judiciaire, plaintes antérieures, interventions policières répétées. Une proportion importante des auteurs de féminicides étaient déjà connus des services.
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🧱
Déni total et refus d'aide — Refus de reconnaître la violence, rejet de tout programme d'intervention, absence de remise en question. Ce déni rigide, en présence des facteurs ci-dessus, est un indicateur de dangerosité très élevée.
Recommandation constante des comités d'examen
L'évaluation du risque de létalité doit être faite de façon systématique et partagée entre tous les intervenants — police, services sociaux, maisons d'hébergement, tribunaux — pour permettre une réponse coordonnée aux situations à haut risque.
Le cloisonnement de l'information est documenté comme l'un des principaux facteurs ayant contribué à des décès qui auraient pu être évités.
4. Changement réel ou simulation ?
Dans les situations de violence conjugale, les promesses de changement de l'agresseur sont fréquentes, mais elles ne sont pas toutes crédibles. Les recherches et les comités québécois sur les homicides conjugaux montrent des taux élevés de récidive, surtout lorsque l'homme réintègre une relation sans intervention structurée. Distinguer les signaux d'une simple mise en scène des signes d'un changement sincère est donc une condition de sécurité — pas une question d'optimisme ou de pessimisme.
Focalisation sur le retour à la normale — insistance pour « retrouver la relation » plutôt que pour réparer les torts ; pression pour un pardon rapide.
Victimisation et transfert de responsabilité — blâme persistant de l'alcool, du stress, de l'enfance — ou de la victime : « Tu m'as poussé à bout. »
Micro-tactiques de contrôle maintenues — ton condescendant, coupure de parole, domination des discussions, réactions négatives au « non ».
Absence d'empathie réelle — incapacité à décrire la souffrance causée sans ramener tout à lui ; pas de véritable prise en compte de l'impact sur l'autre.
Changements spectaculaires et rapides — « transformation » dramatique et immédiate ; un changement authentique est graduel, modeste et cohérent dans le temps.
Instrumentalisation de la thérapie — quelques séances utilisées comme argument pour obtenir le retour de la relation, sans engagement sincère dans le processus.
Responsabilité pleine — il assume 100 % de sa responsabilité, sans « mais », sans conditions, sans renvoi de la faute sur la victime.
Respect des temps et des limites — il respecte le rythme, les distances et les non-contacts demandés, sans pression, négociation ni ultimatum.
Écoute de la douleur — il écoute sans se défendre, sans contre-attaquer, sans minimiser ; il reste dans l'accueil, pas dans le débat.
Travail de fond — engagement dans une thérapie à long terme, des groupes de responsabilisation, avec des changements visibles dans les comportements ordinaires.
Disparition des contrôles secondaires — fin de la surveillance des déplacements, des questions intrusives, du contrôle économique.
Soutien aux démarches de la victime — il soutient — ou au minimum n'entrave pas — les démarches de la victime, même si elles le défavorisent légalement.
4.3 Ce que les données québécoises montrent
Les données québécoises indiquent que près de la moitié des hommes condamnés pour violence conjugale avaient déjà des antécédents, et qu'une majorité récidivent lorsqu'ils réintègrent une relation sans programme d'intervention sérieux.
Les programmes ne sont ni miraculeux ni inefficaces par principe, mais leurs effets restent modestes et dépendants d'un travail approfondi sur le contrôle coercitif et les attitudes de domination.
La violence conjugale a toujours un auteur. Il existe toujours une solution — car ce qui a été acquis peut être remis en question, et des systèmes renforcés sont capables d'offrir une protection aux personnes que les dispositifs actuels ne parviennent pas encore à soutenir pleinement.
5. Vers une autre masculinité : sortir du modèle de la domination
La violence conjugale n'est pas une fatalité. Elle est souvent le produit d'un modèle de masculinité fondé sur la domination, la répression des émotions et le contrôle coercitif — un modèle transmis culturellement, renforcé socialement, mais qui peut être déconstruit et remplacé.
5.1 Le masculin toxique — ce que la culture a enseigné
De nombreux hommes auteurs de violence ont appris, très tôt, que :
Exprimer de la vulnérabilité ou de la tristesse est une faiblesse — les émotions dites « féminines » sont ridiculisées ou punies, alors que la dureté est valorisée.
La valeur d'un homme dépend de son statut, de son contrôle et de sa capacité à ne pas perdre la face — pouvoir, argent et dominance deviennent les seuls critères de réussite.
Le « vrai homme » domine — sa femme, ses enfants, son entourage. La hiérarchie et la peur sont présentées comme naturelles.
La jalousie et le contrôle sont des preuves d'amour — surveiller, questionner, limiter les liens est interprété comme une attention, plutôt que comme une emprise.
Ces croyances ne sont pas innées — elles sont apprises. Tout ce qui s'apprend peut aussi se désapprendre, avec un accompagnement adapté.
5.2 Le masculin sain — une force sans domination
Le concept de masculin sacré — inspiré des travaux de Carl Jung et développé en psychologie transpersonnelle — propose une vision de la force intérieure qui n'a pas besoin d'écraser pour exister, articulée autour de quatre dimensions. Ce n'est pas un chemin facile — mais c'est le seul qui mène à des relations où les deux personnes peuvent exister pleinement et librement.
5.2.1 L'ombre des archétypes — la face cachée de chaque dimension
Jung a montré que chaque archétype possède une face lumineuse et une face d'ombre — les polarités refoulées qui, lorsqu'elles ne sont pas reconnues, prennent le contrôle. C'est précisément dans ces polarités que se logent les comportements abusifs. Reconnaître son ombre n'est pas une excuse — c'est la condition de toute transformation réelle. (Moore & Gillette, 1990 ; Jung, 1959)
Archétypes et leurs ombres
Roi · Guerrier · Magicien · Amant / Sage
Le Roi
Pôle sain
Justesse, ordre, vision et stabilité intérieure. Autorité sans autoritarisme, décisions équitables au service du bien commun.
Ombre active — Le Tyran
Contrôle, punition, abus de pouvoir. Paranoïa, besoin d'écraser toute menace, exploitation des autres pour nourrir l'ego.
Ombre passive — Le Faible
Abdication, fuite des responsabilités. Indécision chronique, incapacité à protéger ou à poser un cadre.
Le Guerrier
Pôle sain
Courage, action, discipline et sens du devoir. Capacité à poser des limites claires, à défendre ses valeurs et à protéger les vulnérables.
Ombre active — Le Sadique
Violence gratuite, cruauté, rigidité. Utilisation de l'agressivité pour dominer, humilier ou détruire.
Ombre passive — Le Masochiste
Soumission, auto-sabotage. Se laisse marcher dessus, incapacité à dire non ou à se protéger.
Le Magicien
Pôle sain
Connaissance, lucidité, intuition et transformation. Capacité à comprendre les systèmes, à initier et à accompagner le changement.
Ombre active — Le Manipulateur
Savoir utilisé pour contrôler. Cynisme, secrets, double langage, instrumentalisation des autres.
Ombre passive — L'Innocent nié
Refuse de voir sa responsabilité. Se cache derrière la naïveté ou le « je ne savais pas » pour éviter l'engagement.
L'Amant / le Sage
Pôle sain
Passion, sensibilité, créativité et ouverture du cœur. Capacité à se relier profondément aux autres, au corps et à la dimension spirituelle.
Ombre active — L'Amant addictif
Fusion, dépendance, jalousie. Perte de limites, drames émotionnels, confusion entre amour et possession.
Ombre passive — L'Amant impuissant
Anesthésie affective, désengagement. Difficulté à ressentir ou à s'impliquer vraiment dans les relations.
5.2.2 La honte comme moteur de la violence — au-delà de la colère
Le psychiatre James Gilligan, dans ses recherches auprès d'hommes incarcérés pour violence grave, a conclu que la honte — et non la colère — est le moteur principal de la violence masculine. Le passage à l'acte violent est souvent une tentative désespérée de restaurer un sentiment de valeur personnelle effondré. (Gilligan, 1996)
Brené Brown apporte une distinction essentielle entre honte et culpabilité (Brown, 2012) :
« J'ai fait quelque chose de mal » — peut mener à la responsabilisation et au changement. La culpabilité reste attachée à l'acte, pas à l'identité, et ouvre la porte à la réparation.
« Je suis quelqu'un de mauvais » — mène à la défensive, au repli ou à la violence pour protéger l'image de soi. La honte attaque l'identité, bloque le changement et alimente l'agression.
5.2.3 Styles d'attachement : pourquoi le chemin est si difficile
Les archétypes décrivent où on aspire à aller ; la théorie de l'attachement de John Bowlby et Mary Ainsworth décrit les empreintes précoces qui rendent ce chemin difficile à parcourir. Les styles d'attachement insécurisés influencent profondément la façon de vivre l'intimité, le conflit et la peur de l'abandon, et donc la manière de réagir à la frustration et à la séparation.
Attachement anxieux
Attachement évitant
Attachement désorganisé
Comprendre le style d'attachement d'un homme auteur de violence est une donnée clinique précieuse : cela oriente le type d'intervention nécessaire et aide à prévoir les résistances au changement, sans excuser la violence ni diminuer la responsabilité de l'auteur. Ces repères ne remplacent pas une évaluation spécialisée, mais ils éclairent pourquoi le chemin vers un changement réel est si exigeant.
5.2.4 La masculinité hégémonique — une structure, pas seulement une psychologie
La sociologue Raewyn Connell a introduit le concept de masculinité hégémonique pour désigner le modèle culturellement dominant qui hiérarchise les hommes entre eux et subordonne les femmes. Ce modèle valorise la domination, le contrôle émotionnel et la compétition, tout en sanctionnant la vulnérabilité, le soin et la dépendance.
Domination et contrôle — Être « fort », ne jamais perdre la face, prendre les décisions et imposer sa volonté, surtout dans le couple et la famille.
Répression émotionnelle — Ne pas montrer la peur, la tristesse ou la fragilité ; exprimer surtout la colère ou l'indifférence. Les émotions deviennent soit des armes, soit des faiblesses.
Compétition permanente — Se mesurer aux autres hommes, considérer le respect comme quelque chose qui se gagne et se défend, parfois par la violence.
Une structure, pas seulement une psychologie — Sans ce cadre structurel, on psychologise ce qui est aussi systémique : l'homme violent n'est pas seulement blessé, il est également conforme à des normes que la société a longtemps renforcées.
Implications pour l'intervention — La déconstruction de ces normes est un enjeu collectif, pas uniquement individuel ; elle exige des ressources culturellement adaptées et des interventions qui tiennent compte du contexte social des hommes concernés.
5.2.5 La régulation somatique — quand le corps doit aussi changer
Le psychiatre Bessel van der Kolk a montré que le trauma est somatique : il est inscrit dans le corps, pas seulement dans la cognition. La transformation durable ne peut pas passer uniquement par la réflexion intellectuelle ; elle exige un travail sur le système nerveux et sur les réponses corporelles automatiques.
Régulation du système nerveux autonome — Apprendre à sortir de l'état d'alerte ou de gel avant de pouvoir répondre autrement ; restaurer une capacité à revenir à un état de sécurité relative.
Pratiques corporelles — Respiration consciente, mouvement, yoga, pleine conscience ancrée dans le corps, théâtre, etc., qui permettent au corps de « sortir » du mode survie.
Interoception et présence — Retrouver la capacité de sentir son propre corps (battements du cœur, respiration, tension musculaire) sans être immédiatement submergé.
Accompagnement thérapeutique intégratif — Ne pas se limiter aux approches cognitivo-comportementales ; combiner travail somatique, relationnel et symbolique pour soutenir une transformation réelle.
Lien avec les archétypes — La « transformation intérieure » du Magicien ou la « vulnérabilité assumée » de l'Amant ne peut pas reposer sur la seule volonté ; elle s'appuie sur un corps qui n'est plus verrouillé en mode défense.
Implication clinique
Les programmes d'intervention axés uniquement sur la gestion de la colère passent à côté du problème fondamental. Un travail efficace doit s'attaquer à la honte toxique — en l'aidant à se transformer en culpabilité réparatrice. C'est notamment pourquoi les comités canadiens recommandent des programmes centrés sur les croyances et attitudes de domination, et non sur la seule régulation émotionnelle.
La transformation du masculin ne se fait pas uniquement dans la tête. Elle passe aussi par le corps, le système nerveux et les pratiques quotidiennes. Les interventions les plus efficaces combinent travail cognitif, émotionnel et somatique — et s'étalent dans le temps.
Pour les hommes qui reconnaissent avoir des comportements violents
Demander de l'aide n'est pas une faiblesse. C'est le premier acte de responsabilité — et souvent le plus courageux.
6. Recommandations des comités d'examen des décès
Dans chaque province canadienne, des comités spécialisés examinent les cas de décès liés à la violence conjugale — féminicides, suicides de victimes, meurtres-suicides — pour en identifier les facteurs et formuler des recommandations systémiques. Leurs conclusions convergent sur plusieurs points essentiels. Ce qui suit synthétise leurs recommandations les plus récentes et les plus documentées.
Comités représentés dans cette synthèse
- Québec — Comité d'examen des décès liés à la violence conjugale (INSPQ, depuis 2018)
- Ontario — Domestic Violence Death Review Committee (DVDRC, depuis 2003)
- Colombie-Britannique — BC Domestic Violence Fatality Review Panel
- Manitoba — Domestic Violence Death Review Committee
- Alberta — Domestic Homicide Prevention Initiative
- Nouvelle-Écosse — Domestic Violence Death Review
Recommandations clés pour l'évaluation, la protection et l'intervention
Risque · Armes à feu · Formation · Justice · Programmes · Populations vulnérables
Évaluation et gestion du risque
Armes à feu
Formation et pratiques des intervenants
Système judiciaire
Programmes pour auteurs de violence
Populations à vulnérabilité spécifique
Conclusion : ce qui peut changer, et pourquoi ça vaut la peine
La violence conjugale n'est pas inscrite dans la nature des hommes.
Elle n'est pas inévitable. Elle n'est pas génétique.
Elle est le produit de dynamiques complexes qui peuvent toutes, à des degrés divers, être reconnues, nommées et transformées.
Des programmes d'intervention sérieux, bien conçus et bien appliqués produisent des résultats réels pour une partie des hommes qui s'y engagent sincèrement. Des hommes qui ont usé de violence apprennent à reconnaître leurs schémas, à gérer leurs émotions autrement, à construire des relations fondées sur le respect et non sur la domination. Ce n'est pas rapide. Ce n'est pas facile. Mais c'est possible.
La société a un rôle à jouer dans cette transformation — un rôle collectif et structurel, celui que les comités d'examen des décès liés à la violence conjugale décrivent depuis des décennies : des lois plus claires, des institutions mieux formées, des ressources suffisantes, une culture qui cesse de normaliser le contrôle et la domination dans les relations amoureuses.
Mais la transformation commence aussi par des décisions individuelles — par des hommes qui choisissent de rompre le cycle, pour eux-mêmes, pour leurs enfants, pour les femmes qu'ils aiment ou ont aimées.
Cette décision est difficile. Elle demande du courage.
Et elle mérite d'être accompagnée.
Comprendre ce qui se passe chez l'agresseur
n'est pas une invitation à l'excuser.
C'est une façon de mieux le voir — et donc de mieux se protéger de lui, de mieux évaluer les risques, de mieux accompagner celles et ceux qui en ont besoin.
Ressources
Ces ressources existent. Elles ne sont pas des lignes de dénonciation — ce sont des lieux d'aide pour ceux qui reconnaissent avoir un problème et souhaitent entamer une démarche de changement sincère.
En 2024, le gouvernement du Québec a bonifié la Stratégie intégrée 2022-2027 avec 42,9 M$ supplémentaires, incluant 18 M$ pour soutenir les organismes qui interviennent auprès des victimes et des auteurs de violence — reconnaissant ainsi que l'aide aux agresseurs fait partie de la solution globale.
À cœur d'homme — Réseau d'aide aux hommes
Regroupement provincial de plus de 30 organismes dédiés aux hommes ayant des comportements violents en contexte conjugal et familial. Rencontres individuelles, groupes de responsabilisation, évaluation des comportements, travail sur le contrôle coercitif. Présent dans toutes les régions du Québec.
Service d'aide aux conjoints (SAC)
Soutien téléphonique, accueil-évaluation, suivis individuels, groupes pour hommes auteurs de violence conjugale, information juridique.
Entraide pour hommes — Montérégie
Organisme local offrant un accompagnement adapté aux hommes en difficulté de la région de Longueuil et de la Montérégie.
Info-Social 811
Pour une première évaluation confidentielle ou pour ne pas savoir à quelle ressource s'adresser. Un professionnel oriente vers le bon service.
Organismes d'aide aux hommes en difficulté — Gouvernement du Québec
Répertoire officiel de tous les organismes disponibles par région, maintenu à jour par le gouvernement du Québec.
Références et lectures complémentaires
Sur l’agresseur, la psychologie du contrôle et le DARVO
- Lundy Bancroft — Why Does He Do That? Inside the Minds of Angry and Controlling Men (2002) — https://lundybancroft.com/books/why-does-he-do-that/
- Evan Stark — Coercive Control: How Men Entrap Women in Personal Life (2007) — https://global.oup.com/academic/product/coercive-control-9780195384048
- Jennifer Freyd (1997) — DARVO — Violations of power, adaptive blindness, and betrayal trauma theory — https://dynamic.uoregon.edu/jjf/defineDARVO.html
- Holtzworth-Munroe, A. & Stuart, G.L. (1994) — Typologies of male batterers — Psychological Bulletin — https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/7870860/
Sur la neurologie et la psychologie des traits de personnalité violents
- Röpke et al. / Psychomédia — Anomalie dans une structure cérébrale chez les narcissiques pathologiques — https://www.psychomedia.qc.ca/psychologie-de-la-personnalite/2013-06-20/narcissisme-anomalie-cerebrale
- Krusemark et al. (2025) — Narcissism is associated with blunted error-related brain activity — https://research.bond.edu.au/en/publications/narcissism-is-associated-with-blunted-error-related-brain-activit/
- UQTR / Néo — Les côtés sombres de la personnalité et l’empathie (thèse, octobre 2025) — https://neo.uqtr.ca/2025/11/13/les-cotes-sombres-de-la-personnalite-liens-entre-des-profils-de-personnalite-et-levaluation-multimethode-de-lempathie/
Sur les facteurs de risque de létalité
- Campbell, J.C. et al. (2007) — Intimate partner homicide review — Violence Against Women — https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/17420429/
- Glass, N. et al. — Non-fatal strangulation as a predictor of femicide (2008) — https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/18280103/
- Danger Assessment — Jacquelyn Campbell — Outil d’évaluation du risque de féminicide (version française disponible) — https://www.dangerassessment.org/
Sur les comités d’examen des décès liés à la violence conjugale
- Comité d’examen des décès liés à la violence conjugale — Québec (INSPQ) — https://www.inspq.qc.ca/violence-conjugale/statistiques
- Domestic Violence Death Review Committee — Ontario (DVDRC) — Rapports annuels — https://www.ontario.ca/page/domestic-violence-death-review-committee
- BC Domestic Violence Fatality Review Panel — Rapports — https://www2.gov.bc.ca/gov/content/justice/criminal-justice/bc-criminal-justice-system/domestic-violence/domestic-violence-fatality-review-panel
- Gouvernement du Canada — Comités d’examen des décès liés à la violence familiale — Aperçu national — https://www.justice.gc.ca/fra/pr-rp/jr/reb-rib/capcvf-mpafvc/index.html
Sur les programmes d’intervention pour auteurs de violence
- INSPQ — Ressources pour conjoints ayant des comportements violents — https://www.inspq.qc.ca/violence-conjugale/ressources/conjoints-ayant-des-comportements-violents
- À cœur d’homme — Réseau d’aide aux hommes pour une société sans violence — https://www.acoeurdhomme.com/
- Le Devoir — Programmes d’aide pour les conjoints violents : une efficacité difficile à évaluer (mai 2023) — https://www.ledevoir.com/actualites/societe/790991/hommes-en-detresse-soigner-les-hommes-violents
Sur le cadre légal et les stratégies québécoises
- Gouvernement du Québec — Tribunal spécialisé en matière de violence sexuelle et conjugale — https://www.quebec.ca/justice-et-etat-civil/systeme-judiciaire/processus-judiciaire/tribunal-specialise-violence-sexuelle-violence-conjugale
- Gouvernement du Québec — Bonification de la Stratégie intégrée 2022-2027 (avril 2024) — https://www.quebec.ca/nouvelles/actualites/details/quebec-bonifie-ses-actions-pour-contrer-la-violence-sexuelle-et-la-violence-conjugale-55485
- Justice Canada — Contrôle coercitif en tant que forme de violence familiale — https://www.justice.gc.ca/fra/pr-rp/jr/reb-rib/capcvf-mpafvc/pdf/RSD_2023_MakingAppropriatebrochure-fra.pdf
- Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale — Rapport et données 2024-2025 — https://maisons-femmes.qc.ca/
Sur le masculin sain, l’ombre des archétypes et les fondements psychologiques
- Robert Moore & Douglas Gillette — King, Warrior, Magician, Lover: Rediscovering the Archetypes of the Mature Masculine (1990) — https://www.harpercollins.com/products/king-warrior-magician-lover-robert-mooredouglas-gillette
- Carl G. Jung — The Archetypes and the Collective Unconscious, Collected Works Vol. 9 (1959) — https://www.routledge.com/The-Archetypes-and-the-Collective-Unconscious/Jung/p/book/9780691018331
- James Gilligan — Violence: Reflections on a National Epidemic (1996) — https://www.penguinrandomhouse.com/books/331780/violence-by-james-gilligan/
- Brené Brown — Daring Greatly: How the Courage to Be Vulnerable Transforms the Way We Live, Love, Parent, and Lead (2012) — https://brenebrown.com/book/daring-greatly/
- John Bowlby — Attachment and Loss (3 vol., 1969–1980) / Mary Ainsworth — Patterns of Attachment (1978) — https://www.simplypsychology.org/bowlby.html
- Raewyn Connell — Masculinities, 2nd Edition (1995/2005) — https://www.wiley.com/en-us/Masculinities%2C+2nd+Edition-p-9780520246980
- Bessel van der Kolk — The Body Keeps the Score: Brain, Mind, and Body in the Healing of Trauma (2014) — https://www.besselvanderkolk.com/resources/the-body-keeps-the-score
