⚠️ Note méthodologique : les chiffres varient selon les sources. Les collectifs associatifs utilisent souvent une définition plus large du féminicide que les données gouvernementales officielles. Les deux sont utiles, mais ne sont pas directement comparables.
LA VIOLENCE CONJUGALE ICI ET AILLEURS
Québec, France, États-Unis
Pourquoi regarder ailleurs ?
Comprendre comment d’autres sociétés traitent la violence conjugale permet de voir plus clairement ce qui fonctionne, ce qui manque — et ce que le Québec peut encore améliorer. Ce n’est pas un exercice académique : c’est une façon de prendre la mesure de l’ampleur du problème, et de la diversité des réponses possibles.
féminicides conjugaux
1. Les chiffres qui font mal
Québec
En 2024, 25 féminicides ont été recensés au Québec, dont 13 en contexte conjugal. Au 10 octobre 2025, on comptait déjà 15 féminicides depuis le début de l’année, dont 9 en contexte de violence conjugale. En janvier 2026, 5 féminicides présumés ont été recensés en un seul mois — un rythme sans précédent. Fait aggravant : 54 % des hommes ayant commis des féminicides en 2025 avaient des antécédents judiciaires et étaient connus des services de police.
France
En 2024, 107 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-compagnon, soit +11 % par rapport à 2023 — l’équivalent d’un décès tous les trois jours. Parmi les victimes, près de la moitié avaient déjà signalé des violences, et 81 % avaient déposé plainte — souvent à plusieurs reprises. Elles n’ont pas été protégées.
États-Unis
Presque trois femmes sont tuées par un partenaire intime chaque jour aux États-Unis. Sur dix ans (2014-2023), les homicides par partenaire intime ont augmenté de 22 %, avec une hausse de 36 % pour les homicides commis avec une arme à feu. Les femmes noires sont tuées à un taux presque trois fois supérieur à celui des femmes blanches ; pour les femmes autochtones, ce taux est six fois plus élevé.
Dans le monde
Selon l’ONU, en 2024, 83 000 femmes et filles ont été tuées intentionnellement dans le monde. Parmi elles, 50 000 — soit 60 % — ont été tuées par un partenaire intime ou un membre de la famille, soit une femme ou fille toutes les 10 minutes.
2. Pourquoi les États-Unis ont des taux si élevés
- L’accès aux armes à feu. La présence d’une arme au domicile rend un agresseur cinq fois plus susceptible de tuer sa partenaire. En 2015, 92 % de toutes les femmes tuées par arme à feu dans les pays à revenu élevé étaient américaines.
- Les inégalités socio-économiques. La pauvreté, la précarité du logement et l’absence de système de santé universel réduisent drastiquement les options de sortie pour les victimes.
- La fragmentation institutionnelle. Il n’existe pas de cadre fédéral unifié : les lois varient d’un État à l’autre, les financements des refuges sont instables.
3. Trois modèles, trois approches
Le modèle québécois – coordination institutionnelle
Le Québec mise sur une approche intégrée : stratégie gouvernementale 2022-2027, réseau communautaire, tribunaux spécialisés, prévention et intervention psychosociale. Sa force est la coordination entre acteurs. Ses limites sont réelles : SOS Violence conjugale a dû refuser plus d’une demande d’hébergement sur deux dans la dernière année, et 60 maisons ont des listes d’attente.
Le modèle français – arsenal pénal et protection immédiate
La France a fait le choix d’une judiciarisation forte : ordonnance de protection pouvant évincer le conjoint violent du domicile en quelques jours, bracelet antirapprochement, Téléphone Grave Danger, criminalisation du contrôle coercitif depuis 2020, suspension de l’autorité parentale en cas de violences graves. Pourtant, les associations font état d’une baisse moyenne de 18 % de leurs subventions en 2025.
Le modèle américain – santé publique et psychologie de l’emprise
Les États-Unis ont développé un corpus théorique riche sur les mécanismes de l’emprise. Deux concepts clés méritent attention :
- Le modèle Quicksand (Kate Amber) : décrit comment l’agresseur attire sa cible dans des sables mouvants psychosociaux — double langage, injonctions paradoxales, exploitation émotionnelle.
- Le DARVO (Jennifer Freyd) : Deny (nier les faits), Attack (attaquer la crédibilité de la victime), Reverse Victim and Offender (inverser les rôles). Ce mécanisme est utilisé non seulement sur la victime, mais pour manipuler les institutions.
4. Ce que la crise 2025-2026 révèle
Les données récentes montrent une dégradation simultanée en France et au Québec. Les féminicides ne sont pas une fatalité : ils sont le résultat de dysfonctionnements connus, documentés, répétés. Les outils législatifs progressent — mais les ressources de première ligne s’amenuisent au même moment.
Constat central : Signaler la violence ne suffit pas si la réponse institutionnelle est inadéquate. La moitié des victimes de féminicides avaient pourtant alerté.
Trois défis concrets pour le Québec
- Mieux intégrer juridiquement le contrôle coercitif — ce que le projet de loi C-16 amorce, mais qui demandera aussi une formation renforcée des acteurs policiers et judiciaires.
- Rapprocher le langage institutionnel du vocabulaire réel des victimes — relation toxique, manipulation, emprise — pour que les ressources soient trouvables sans connaître les termes techniques.
- Renforcer la réponse après le signalement — parce que porter plainte n’est que la première étape, et qu’elle ne protège pas si rien ne suit.
Références et lectures complémentaires
[1] Regroupement des maisons pour femmes — Féminicides : aux grands maux, les grands moyens (2026) — https://maisons-femmes.qc.ca/feminicides-aux-grands-maux-les-grands-moyens/
[2] Observatoire canadien du féminicide — Données 2024-2025 — https://femicideincanada.ca/
[3] CKIA FM — Un 5e féminicide présumé au Québec en un mois (janvier 2026) — https://ckiafm.org/article/un-5e-feminicide-presume-au-quebec-en-un-mois-pourquoi-les-hommes-tuent-ils
[4] Banque des Territoires — +11 % de féminicides conjugaux en France en 2024 — https://www.banquedesterritoires.fr/11-de-feminicides-conjugaux-en-france-en-2024-soit-en-moyenne-un-deces-tous-les-3-jours
[5] NousToutes — Comprendre les chiffres — féminicides 2025 — https://www.noustoutes.org/comprendre-les-chiffres/
[6] Miprof / Observatoire des violences faites aux femmes — Chiffres clés 2025 — https://arretonslesviolences.gouv.fr/sites/default/files/2025-10/Chiffres%20clefs_DAV_2025_Miprof_VF.pdf
[7] Sanctuary for Families — The Silent Epidemic of Femicide in the United States — https://sanctuaryforfamilies.org/femicide-epidemic/
[8] CDC / NISVS — National Data on Intimate Partner Violence — https://www.cdc.gov/nisvs/about/index.html
[9] UNODC — 137 women and girls killed every day (novembre 2025) — https://www.unodc.org/unodc/en/press/releases/2025/November/137-women-and-girls-killed-every-day-by-intimate-partners-or-family-members-in-2024.html
[10] SOS Violence conjugale — Rapport annuel 2024-2025 — https://sosviolenceconjugale.ca/
[11] Freyd, J. (1997) — Violations of power, adaptive blindness, and betrayal trauma theory (DARVO) — https://dynamic.uoregon.edu/jjf/defineDARVO.html