⚠ Avertissement clinique — Ce document a une visée éducative. Il ne constitue en aucun cas un outil diagnostique. Seule une personne professionnelle de la santé mentale qualifiée peut poser un diagnostic de trouble de la personnalité. Les informations présentées ici visent à aider les victimes à comprendre les dynamiques qu’elles ont vécues — pas à étiqueter une personne.
Troubles de la personnalité
Ce que cette compréhension change pour la victime
- Elle n’a pas échoué à aimer suffisamment ou correctement.
- Elle n’aurait pas pu « guérir » son partenaire en s’améliorant.
- Les comportements observés ne sont pas des accidents ou des exceptions : ils sont l’expression d’une organisation de la personnalité stable.
- Comprendre ce profil, c’est se donner la permission de ne plus attendre un changement qui n’est pas à sa portée.
Pourquoi aborder les troubles de la personnalité
Cette section approfondit la compréhension de la violence conjugale comme comportement appris et entretenu, enraciné dans un besoin de contrôle et de domination, sans répéter les données neurobiologiques et psychologiques présentées auparavant. Elle explore plus précisément les cadres diagnostiques formels qui éclairent le profil d’une partie des agresseurs – pas tous, ni même la majorité – chez qui ce besoin de contrôle s’inscrit dans une organisation psychique stable, rigide et profonde pouvant relever d’un trouble de la personnalité, en s’appuyant notamment sur le DSM‑5, la conception de la psychopathie selon Hare et la notion de pervers narcissique développée par Hirigoyen.
Comprendre ces structures psychologiques ne revient pas à excuser la violence. C’est reconnaître que certains profils sont fondamentalement peu susceptibles de changer, et que cette réalité a des conséquences directes sur les choix à faire, les démarches judiciaires à entreprendre et la durée et la nature du chemin de guérison.
1. Le DSM-5 et les troubles de la personnalité
Le DSM-5 (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 5e édition), publié par l’Association américaine de psychiatrie en 2013, est le manuel de référence le plus utilisé dans le monde pour le diagnostic des troubles mentaux. Son équivalent international, la CIM-11 de l’OMS, est utilisé en parallèle, notamment au Québec dans les établissements du réseau de la santé.
1.1 Définition générale d’un trouble de la personnalité
Selon le DSM-5, un trouble de la personnalité est un mode durable de vécu intérieur et de comportement qui dévie nettement des attentes de la culture du sujet, est stable dans le temps, envahissant et rigide, et qui cause une souffrance significative ou une altération du fonctionnement — sans être expliqué par une autre pathologie ou une substance.
Ce qui distingue un trouble de la personnalité d’un comportement difficile ou d’une réaction à une situation de stress, c’est précisément cette stabilité dans le temps et cette rigidité dans tous les contextes de vie.
1.2 Le Groupe B — troubles dramatiques, émotifs et erratiques
Le DSM-5 répartit les troubles de la personnalité en trois groupes. Le Groupe B — le plus pertinent dans le contexte de la violence conjugale — comprend quatre troubles :
- Le trouble de la personnalité narcissique (TPN)
- Le trouble de la personnalité antisociale (TPA)
- Le trouble de la personnalité borderline (TPB)
- Le trouble de la personnalité histrionique (TPH)
Les troubles narcissique et antisocial — et leurs chevauchements — sont au cœur de ce bloc. Le trouble borderline, malgré des caractéristiques qui peuvent se recouper avec des comportements violents, répond à une dynamique psychique distincte qui nécessite une approche différenciée.
Important
Le trouble borderline est souvent associé, à tort, aux comportements de l’agresseur. En réalité, il est diagnostiqué chez les victimes tout aussi souvent que chez les agresseurs – voire plus, car ses symptômes (instabilité émotionnelle, peur de l’abandon, comportements impulsifs) ressemblent aux séquelles d’un trauma prolongé. La prudence s’impose avant d’associer ce diagnostic à un profil violent.
2. Le trouble de la personnalité narcissique (TPN)
2.1 Critères diagnostiques – DSM-5
Le diagnostic de TPN requiert que la personne présente au moins 5 des 9 critères suivants, de façon persistante depuis l’âge adulte et dans des contextes variés :
- 1. Sens grandiose de sa propre importance – exagération de ses réalisations et de ses talents, attente d’être reconnu(·e) comme supérieur(e).
- 2. Préoccupation par des fantasmes de succès illimité, de pouvoir, de prestige, de beauté ou d’amour idéal.
- 3. Conviction d’être « spécial(e) » et unique, ne pouvant être compris que par des personnes ou des institutions également spéciales.
- 4. Besoin excessif d’être admiré(e).
- 5. Sentiment que tout lui est dû – attente d’un traitement particulièrement favorable.
- 6. Exploitation des relations interpersonnelles – utiliser l’autre pour atteindre ses propres buts.
- 7. Manque d’empathie – incapacité à reconnaître ou à ressentir les émotions et les besoins des autres.
- 8. Envie des autres ou croyance que les autres l’envient.
- 9. Arrogance, comportements ou attitudes hautains.
2.2 Deux expressions : narcissisme grandiose et narcissisme vulnérable
La recherche clinique distingue deux formes d’expression du TPN :
Le narcissisme grandiose (ou manifeste) – expression classique : affichage de supériorité, arrogance visible, besoin de contrôle affirmé. C’est le profil le plus facilement reconnaissable.
Le narcissisme vulnérable (ou masqué) – apparence plus discrète, voire hypersensible : susceptibilité extrême, réactions disproportionnées aux critiques perçues, repli dans le silence punitif ou la victimisation. Ce profil est plus difficile à identifier et peut davantage déconcerter l’entourage.
À retenir
Les deux profils partagent les mêmes structures psychiques fondamentales : manque d’empathie, besoin de contrôle, incapacité à tolérer la contradiction. Seule l’expression varie. Les deux peuvent être associés à des comportements violents dans les relations intimes.
2.3 Prévalence et données statistiques
Données de prévalence — Trouble de la personnalité narcissique (TPN)
Sources épidémiologiques et cliniques de référence
| Indicateur | Données | Valeur clé |
|---|---|---|
| Prévalence — population générale | Varie selon les études et les méthodes de mesure utilisées.Source : DSM-5, American Psychiatric Association, 2013 | 0,5 % – 6 % |
| Prévalence vie entière — étude NESARC | Plus grande étude épidémiologique américaine à ce jour.Stinson et al., 2008 — N = 34 653 participants | 6,2 % |
| Distribution de genre Hommes |
Environ 50 à 75 % des diagnostics posés le sont chez des hommes.Ce ratio peut aussi refléter des biais de diagnostic. | 50 % – 75 % |
| Distribution de genre Femmes |
Le TPN est diagnostiqué dans les deux genres. Les femmes présentent souvent des formes d'expression différentes, moins reconnues cliniquement. | — |
| Données spécifiques — Québec | Données épidémiologiques propres au TPN absentes de la littérature publique québécoise.Les chiffres internationaux sont appliqués comme référence. | N/D |
Références : DSM-5 (APA, 2013) · NESARC, Stinson et al. (2008)
3. Le trouble de la personnalité antisociale (TPA) et la psychopathie
3.1 Distinctions conceptuelles importantes
Le trouble de la personnalité antisociale (TPA) est la catégorie diagnostique officielle du DSM-5. La psychopathie, elle, n’est pas un diagnostic formel du DSM-5, mais un construit clinique mesuré par l’Échelle d’évaluation de la psychopathie de Hare (PCL-R). Les deux concepts se chevauchent sans se confondre.
TPA (DSM-5) – met l’accent sur les comportements observables : violations répétées des droits d’autrui, antécédents depuis l’adolescence, décision du tribunal ou incarcération fréquente.
Psychopathie (PCL-R de Hare) – met davantage l’accent sur les traits intérieurs : charme superficiel, absence de remords, faible capacité émotionnelle, manipulation instrumentale, absence de liens affectifs réels.
Tous les psychopathes répondent aux critères du TPA. Mais tous les individus avec un TPA ne sont pas psychopathes – loin de là. La psychopathie est un sous-groupe plus restreint, avec un profil de risque plus élevé.
3.2 Critères diagnostiques du TPA – DSM-5
Le diagnostic requiert au moins 3 des critères A suivants, plus une preuve de troubles des conduites avant 18 ans :
- 1. Non-conformité aux normes sociales et légales – comportements répétés passibles d’arrestation.
- 2. Tromperie – mensonges répétés, utilisation de faux noms, manipulation d’autrui à des fins personnelles.
- 3. Impulsivité – incapacité à planifier à l’avance.
- 4. Irritabilité et agressivité – bagarres ou agressions répétées.
- 5. Mépris inconsidéré pour sa sécurité ou celle des autres.
- 6. Irresponsabilité persistante – incapacité à avoir un comportement professionnel ou à honorer des obligations financières.
- 7. Absence de remords – indifférence à la souffrance causée à autrui ou justification de ses actes.
3.3 La psychopathie selon Robert Hare et le PCL-R
L’échelle PCL-R (Psychopathy Checklist Revised), développée par le psychologue canadien Robert Hare, évalue 20 items répartis en deux facteurs principaux :
Facteur 1 – Traits interpersonnels et affectifs : charme superficiel, grandiosité, mensonge pathologique, manipulation, absence de remords, affect superficiel, insensibilité/manque d’empathie, refus de prendre ses responsabilités.
Facteur 2 – Style de vie et comportement antisocial : impulsivité, besoin de stimulation, manque de buts réalistes à long terme, irresponsabilité, délinquance juvénile, versatilité criminelle.
Un score de 30 ou plus sur 40 est généralement requis pour un diagnostic de psychopathie en contexte clinique ou forensique. Ce seuil varie selon les contextes culturels et les versions de l’outil.
3.4 Prévalence et données statistiques
Données de prévalence — TPA et psychopathie
Sources épidémiologiques, forensiques et cliniques de référence
| Indicateur | Données | Valeur clé |
|---|---|---|
| Trouble de la personnalité antisociale (TPA) | ||
| Prévalence — population générale | Estimations cohérentes entre plusieurs grandes études épidémiologiques.Stinson et al., 2005 ; Lenzenweger et al., 2007 | 3 % – 4 % |
| Distribution de genre Hommes / Femmes |
Le TPA est diagnostiqué chez les hommes dans un rapport nettement plus élevé. Les femmes avec TPA existent mais restent sous-diagnostiquées.Rapport estimé entre 3:1 et 5:1 | 3:1 – 5:1 |
| Psychopathie (PCL-R ≥ 30) | ||
| Prévalence — population générale | Estimée à partir de l'échelle PCL-R (Psychopathy Checklist-Revised).Hare, 2003 | ~1 % |
| Population carcérale Milieu fermé |
Proportion significativement plus élevée parmi les personnes incarcérées.Blair et al., 2005 ; Hare, 2003 | 15 % – 25 % |
| Auteurs de violence conjugale grave Violence conjugale |
Taux de traits psychopathiques significativement plus élevés que dans la population générale.Dutton, 1998 ; Babcock et al., 2004 | 15 % – 30 % |
| Contexte canadien | ||
| Données forensiques — Canada | Des données existent notamment dans les travaux de Robert Hare (UBC) et les comités d'examen des décès liés à la violence conjugale. | Disponibles |
Références : Stinson et al. (2005) · Lenzenweger et al. (2007) · Hare (2003) · Blair et al. (2005) · Dutton (1998) · Babcock et al. (2004)
4. La notion de « pervers narcissique »
4.1 Un concept clinique français, pas une catégorie du DSM
Le terme « pervers narcissique » est une construction clinique francophone popularisée par la psychiatre française Marie-France Hirigoyen dans son ouvrage Le Harcèlement moral (1998), puis dans Femmes sous emprise (2005) et Abus de faiblesse (2012). Il ne correspond à aucune catégorie officielle du DSM-5 ni de la CIM-11.
Son utilisation est néanmoins très répandue dans les milieux thérapeutiques, juridiques et associatifs français et québécois, notamment parce qu’il permet de décrire avec précision un pattern relationnel qui n’est pas toujours entièrement capturé par un seul diagnostic du DSM.
4.2 Caractéristiques cliniques décrites par Hirigoyen
Le profil dit « pervers narcissique » présente généralement les caractéristiques suivantes, qui recoupent plusieurs critères du TPN et du TPA :
- Déficit profond d’empathie – incapacité à ressentir la souffrance de l’autre, ou jouissance de la voir.
- Mentalité prédatrice – vision instrumentale des autres : ils sont utiles, ou ils sont des obstacles.
- Manipulation émotionnelle systématique – gaslighting, DARVO, triangulation, inversion de culpabilité (documentés dans le Bloc 8).
- Déni total de responsabilité – l’autre est toujours responsable, jamais lui ou elle.
- Plaisir sadique subtil – satisfaction à déstabiliser, humilier ou contrôler – souvent dissimulée sous des apparences normales.
- Incapacité à former des liens affectifs authentiques – les relations sont des terrains de pouvoir, pas d’intimité.
- Masque social efficace – en public, le charme et la compétence sociale sont souvent excellents. C’est en privé que le comportement change radicalement.
4.3 Chevauchements diagnostiques
En termes diagnostiques formels, la notion de pervers narcissique correspond le plus souvent à une combinaison de :
- Trouble narcissique avec traits antisociaux significatifs.
- Trouble antisocial avec dimension de manipulation calculée.
- Dans certains cas, avec des traits de psychopathie primaire (Facteur 1 du PCL-R).
Limites du concept
La notion de pervers narcissique est critiquée par une partie de la communauté scientifique pour son imprécision diagnostique et son usage parfois abusif. Elle peut être appliquée trop largement à des comportements difficiles qui ne correspondent pas à un trouble de la personnalité.
Son utilité réelle est dans les contextes clinique, thérapeutique et juridique – pas comme étiquette populaire. Un(e) professionnel(le) qualifié(e) peut évaluer si ce profil correspond à une réalité clinique précise.
5. La tétrade sombre
La tétrade sombre (Dark Tetrad) est un concept de psychologie de la personnalité qui regroupe quatre traits distincts mais corrélés, étudiés dans la population générale sur un spectre subclinique (c’est-à-dire sans nécessairement atteindre le seuil d’un trouble diagnostiqué) :
- Narcissisme : sentiment de supériorité, besoin d’admiration, manque d’empathie.
- Psychopathie : impulsivité, insensibilité émotionnelle, tendances antisociales.
- Machiavélisme : manipulation calculée, cynisme, priorité aux gains personnels.
- Sadisme : plaisir tiré de la souffrance ou de l’humiliation d’autrui.
Des recherches récentes de l’UQTR (2025, citées dans le Bloc 8) confirment que ces quatre traits sont associés à des altérations significatives de l’empathie et à des difficultés neuropsychologiques d’apprentissage à partir de ses erreurs – renforçant la tendance à répéter les comportements violents sans correction.
L’intérêt de ce modèle est qu’il ne nécessite pas de poser un diagnostic formel pour être utile cliniquement : il permet d’évaluer et de documenter des traits sur un continuum, même chez des individus qui ne remplissent pas tous les critères d’un trouble de la personnalité.
6. Traits versus diagnostic : une distinction fondamentale
L’une des erreurs de compréhension les plus fréquentes est de confondre la présence de traits de personnalité avec un diagnostic clinique. Cette distinction est essentielle à maintenir, pour plusieurs raisons.
6.1 Tout le monde présente des traits de personnalité
Les traits narcissiques, antisociaux, manipulateurs ou impulsifs existent dans toute la population, sur un continuum. Leur présence partielle – à un degré non clinique – ne constitue pas un trouble et n’est pas en soi prédictrice de comportements violents.
6.2 Le seuil clinique
Un trouble de la personnalité est diagnostiqué seulement lorsque les traits sont :
- Stables dans le temps et apparents depuis l’âge adulte (ou même l’adolescence pour certains).
- Présents dans de multiples contextes – pas uniquement dans la relation conjugale.
- Rigides et non adaptatifs – la personne ne les ajuste pas en fonction du contexte social.
- Source d’une souffrance cliniquement significative pour la personne ou pour son entourage.
Un individu peut avoir des comportements autoritaires, manipulateurs ou violents sans présenter un trouble de la personnalité diagnostiqué. La violence conjugale ne requiert pas un trouble de la personnalité sous-jacent pour être réelle, grave et criminelle.
6.3 Pas de déterminisme
Avoir un trouble de la personnalité narcissique ou antisociale ne conduit pas automatiquement à la violence conjugale. La majorité des personnes avec un TPN ou un TPA ne commettent pas de violence conjugale. La violence conjugale est toujours un choix – même lorsqu’elle s’inscrit dans une organisation psychique particulière.
Message essentiel
Ces diagnostics n’excusent pas la violence. Ils l’expliquent. Et surtout, ils éclairent pourquoi les promesses de changement sont rarement suivies d’effets durables – pas parce que la personne n’essaie pas, mais parce que la structure psychique qui génère ces comportements est rigide, profonde, et résistante aux interventions non spécialisées.
7. Prévalence dans la population – Ce que les données nous disent
7.1 Données internationales
Les données épidémiologiques sur les troubles de la personnalité dans la population générale sont variables selon les méthodes de mesure, les cultures et les périodes d’étude. Voici les chiffres les plus fiables disponibles dans la littérature scientifique :
Prévalence estimée — population adulte générale
Troubles de la personnalité et traits associés
| Trouble / Trait | Données | Prévalence |
|---|---|---|
| Troubles de la personnalité Tous confondus |
Estimation globale dans la population adulte générale.
Lenzenweger et al., 2007 ; Trull & Widiger, 2013
|
9 % – 15 % |
| TPN — Trouble de la personnalité narcissique |
Les hommes représentent 50 à 75 % des diagnostics posés.
DSM-5, APA, 2013 ; NESARC, Stinson et al., 2008
|
0,5 % – 6,2 % |
| TPA — Trouble de la personnalité antisociale |
Les hommes représentent environ 75 à 80 % des diagnostics — ce ratio peut refléter des biais de détection.
Stinson et al., 2005 ; Lenzenweger et al., 2007
|
3 % – 4 % |
| Psychopathie clinique PCL-R ≥ 30 |
Population générale : environ 1 %.
Population carcérale : 15 à 25 %. Hare, 2003 ; Blair et al., 2005 |
~1 % 15–25 % (carcéral) |
| Tétrade sombre — traits subcliniques Narcissisme · Machiavélisme · Psychopathie · Sadisme |
Présents à des degrés variables dans l'ensemble de la population. Aucun seuil épidémiologique fixe établi. Mesurés par échelles dimensionnelles, non par diagnostic catégoriel | — |
Références : Lenzenweger et al. (2007) · Trull & Widiger (2013) · DSM-5, APA (2013) · Stinson et al. (2005, 2008) · Hare (2003) · Blair et al. (2005)
À retenir
Les deux profils partagent les mêmes structures psychiques fondamentales : manque d’empathie, besoin de contrôle, incapacité à tolérer la contradiction. Seule l’expression varie. Les deux peuvent être associés à des comportements violents dans les relations intimes.
7.2 Données au Québec et au Canada
Les données épidémiologiques spécifiques aux troubles de la personnalité au Québec sont limitées dans la littérature publique. Les enquêtes de Statistique Canada sur la santé mentale (notamment l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes – Santé mentale, ESCC-SM) couvrent principalement les troubles de l’humeur, anxieux et psychotiques, mais ne permettent pas d’estimer précisément la prévalence des troubles de la personnalité au sein de la population québécoise.
L’absence de données québécoises spécifiques n’implique pas une prévalence différente – elle reflète simplement un manque d’études épidémiologiques ciblées dans ce sous-domaine.
Ce que les données canadiennes et québécoises nous apportent
Contributions épidémiologiques, forensiques et de recherche
| Source | Apport aux données | Portée |
|---|---|---|
| ESCC-SM 2012 |
Environ 1 Canadien(ne) sur 5 vit avec un trouble mental au cours d'une année donnée. Les troubles de la personnalité représentent une part de ce chiffre, non isolée dans les données publiques disponibles. Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes — Santé mentale, Statistique Canada | National |
| UQTR 2025 |
Travaux sur la tétrade sombre et l'empathie — l'une des rares contributions québécoises spécifiques à ce champ de recherche. Université du Québec à Trois-Rivières | Québec |
| Robert Hare — UBC PCL-R |
Recherche sur la psychopathie parmi les contributions canadiennes les plus reconnues mondialement. Auteur de l'échelle PCL-R, référence internationale dans ce domaine. University of British Columbia | National |
| INSPQ & Ontario DVDRC Féminicides |
Les comités d'examen des décès liés à la violence conjugale documentent indirectement la présence de traits psychopathiques dans les cas de féminicides. Institut national de santé publique du Québec · Ontario Domestic Violence Death Review Committee | QC / ON |
Références : ESCC-SM (Statistique Canada, 2012) · UQTR (2025) · Hare, R.D. (UBC) · INSPQ · Ontario DVDRC
7.3 La question du genre dans les données
Les statistiques sur les troubles de la personnalité reflètent des tendances diagnostiques qui peuvent être influencées par des biais systémiques :
- Le TPA et la psychopathie sont beaucoup plus souvent diagnostiqués chez les hommes. Cependant, des études récentes montrent que les femmes avec ces profils existent et sont souvent sous-détectées, en partie parce que leurs comportements s’expriment différemment (manipulations relationnelles plutôt qu’agression physique).
- Le TPN est aussi diagnostiqué chez les femmes, dans des proportions variables selon les études. La violence conjugale perpétrée par des femmes avec TPN, bien que statistiquement moins fréquente, est documentée et mérite une attention clinique équivalente.
- Dans le contexte de la violence conjugale, les victimes peuvent être de tout genre. Les hommes victimes de partenaires avec des traits narcissiques ou psychopathiques vivent des dynamiques similaires et méritent une prise en charge équivalente.
Une réalité documentée mais complexe
La surreprésentation masculine dans les diagnostics de TPA et de psychopathie reflète à la fois une réalité clinique (prévalence plus élevée dans certaines populations masculines) et des biais de détection et de traitement (les femmes avec ces profils sont moins souvent orientées vers des évaluations forensiques). La prudence s’impose dans l’interprétation des statistiques de genre.
8. Pourquoi le diagnostic est si difficile à poser
L’une des réalités les plus importantes à comprendre est que les troubles de la personnalité narcissique et antisociale sont parmi les plus difficiles à diagnostiquer – et que cette difficulté est intrinsèque à leur nature même.
8.1 La nature égo-syntonique
Un trouble de la personnalité est dit égo-syntonique lorsque la personne ne le vit pas comme un problème – au contraire, ses comportements lui semblent justifiés, normaux, voire supérieurs. Elle ne souffre pas de ses traits narcissiques : elle souffre de ne pas être suffisamment reconnue. Elle ne souffre pas de ses comportements antisociaux : elle souffre des règles qui s’appliquent injustement à elle.
Cette caractéristique est fondamentale : elle explique pourquoi ces personnes cherchent rarement un traitement volontairement, et pourquoi leur demande d’aide – quand elle survient – est souvent instrumentale (éviter une condamnation, récupérer un partenaire, maintenir une image sociale).
8.2 Le masque social
Les personnes avec un TPN ou des traits psychopathiques peuvent présenter une façade sociale très convaincante. Charme, compétence professionnelle, générosité publique, capacité à paraître « raisonnable » en consultation. Le comportement problématique se manifeste principalement en privé, avec les partenaires intimes ou les membres de la famille.
Cette capacité à « performer » la normalité en public est l’une des raisons pour lesquelles les victimes ne sont pas crues – et pour lesquelles les évaluations cliniques superficielles ou trop brèves peuvent passer à côté du diagnostic.
8.3 Les biais dans le contexte judiciaire
En contexte de séparation, de garde d’enfants ou de procédures criminelles, les individus avec ces profils sont souvent habiles à présenter une image positive devant les évaluateurs, les juges et les travailleurs sociaux. Ce phénomène – parfois appelé l’effet du témoin performant – est documenté dans la littérature clinique et forensique.
Des auteurs comme Lundy Bancroft (Why Does He Do That?, 2002) et Jennifer Freyd (DARVO, 1997) ont documenté comment la stratégie du DARVO – nommer, attaquer, inverser victime et agresseur – est particulièrement efficace chez ces profils pour retourner les institutions à leur avantage.
8.4 La question de l’évaluation formelle
Un diagnostic fiable de TPN, TPA ou de psychopathie nécessite :
- Une évaluation clinique approfondie, réalisée par un(e) psychiatre ou un(e) psychologue clinicien(ne) expérimenté(e).
- Des entretiens multiples sur la durée – pas une seule rencontre.
- Des informations collatérales – témoignages de proches, antécédents documentés, dossiers judiciaires ou médicaux.
- L’utilisation d’outils standardisés validés (PCL-R pour la psychopathie, entretiens structurés pour les troubles de la personnalité).
- Une vigilance face au masque social et aux stratégies de présentation favorable.
Ce que cela signifie pour les victimes
Une victime ne peut pas – et ne devrait pas – poser un diagnostic sur son partenaire. Mais elle peut documenter des patterns de comportement, les nommer avec les bons mots, et les présenter à un(e) professionnel(le) qui peut réaliser une évaluation appropriée.
La reconnaissance officielle d’un trouble de la personnalité n’est pas nécessaire pour que la violence soit réelle, grave et criminelle. Elle peut cependant informer les décisions relatives à la garde des enfants, aux mesures de protection et aux approches thérapeutiques appropriées.
9. Ce que cette information change – et ce qu’elle ne change pas
9.1 Ce que ça change
- Elle explique pourquoi les promesses de changement ne sont pas tenues – sans que ce soit la faute de la victime.
- Elle explique pourquoi les thérapies de couple avec ces profils sont généralement contre-productives – et parfois dangereuses.
- Elle explique pourquoi l’amour, la patience, la compréhension ou l’acceptation ne changent pas les comportements fondamentaux de ces profils.
- Elle donne des outils pour anticiper les comportements post-séparation – violence judiciaire, DARVO devant les institutions, instrumentalisation des enfants.
9.2 Ce que ça ne change pas
- Ces diagnostics n’excusent pas la violence. Elle reste un crime, quels que soient les traits de personnalité de l’auteur.
- La responsabilité de la violence appartient toujours, entièrement, à celui ou celle qui la commet.
- La sécurité de la victime reste la priorité absolue – avant toute considération clinique sur le profil de l’agresseur.
Pour les victimes, comprendre que certains profils sont fondamentalement peu susceptibles de changer n’est pas une condamnation – c’est une libération. Non pas la libération de la douleur, mais la libération du devoir impossible de guérir l’autre.
Références et lectures complémentaires
Sur le DSM-5 et les troubles de la personnalité
[1] American Psychiatric Association – DSM-5 – Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 5e édition (2013) – https://www.psychiatry.org/psychiatrists/practice/dsm
[2] Organisation mondiale de la santé – CIM-11 – Classification internationale des maladies, 11e révision (2022) – https://icd.who.int/fr
[3] Lenzenweger, M.F. et al. – DSM-IV personality disorders in the National Comorbidity Survey Replication – Biological Psychiatry (2007) – https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/17217929/
Sur le trouble narcissique – prévalence et profils
[4] Stinson, F.S. et al. – Prevalence, correlates, disability, and comorbidity of DSM-IV narcissistic personality disorder – Journal of Clinical Psychiatry (NESARC) (2008) – https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/18557664/
[5] Cain, N.M., Pincus, A.L., & Ansell, E.B. – Narcissism at the crossroads: Phenotypic description of pathological narcissism – Clinical Psychology Review (2008) – https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/18029072/
[6] Psychomédia – Trouble de la personnalité narcissique : caractéristiques, prévalence, traitement (2023) – https://www.psychomedia.qc.ca/psychologie-de-la-personnalite/trouble-personnalite-narcissique
Sur le trouble antisocial et la psychopathie
[7] Hare, R.D. – Without Conscience: The Disturbing World of the Psychopaths Among Us (2003) – https://www.guilford.com/books/Without-Conscience/Robert-Hare/9781572304512
[8] Blair, R.J.R., Mitchell, D., & Blair, K. – The Psychopath: Emotion and the Brain (2005) – https://www.wiley.com/en-us/The+Psychopath%3A+Emotion+and+the+Brain-p-9781405112888
[9] Stinson, F.S. et al. – Prevalence, correlates, comorbidity, and impairment of DSM-IV antisocial personality disorder – Journal of Clinical Psychiatry (NESARC) (2005) – https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/16259547/
[10] Hare, R.D. – PCL-R – Psychopathy Checklist Revised (Multi-Health Systems) (2003) – https://www.mhs.com/MHS-Forensic?prodname=pcl-r
Sur la notion de pervers narcissique
[11] Hirigoyen, M.-F. – Le Harcèlement moral – La violence perverse au quotidien (1998) – https://www.syros.fr/article/le-harcelement-moral-9782842380571
[12] Hirigoyen, M.-F. – Femmes sous emprise – Les ressorts de la violence dans le couple (2005) – https://www.odilejacob.fr/catalogue/psychologie/psychologie-clinique/femmes-sous-emprise_9782738115300.php
[13] Hirigoyen, M.-F. – Abus de faiblesse et autres manipulations (2012) – https://www.odilejacob.fr/catalogue/psychologie/psychologie-clinique/abus-de-faiblesse-et-autres-manipulations_9782738128485.php
Sur la tétrade sombre et les traits de personnalité en contexte de violence
[14] UQTR / Néo – Les côtés sombres de la personnalité : liens entre profils de personnalité et évaluation multimétho de de l’empathie (thèse, octobre 2025) (2025) – https://neo.uqtr.ca/2025/11/13/les-cotes-sombres-de-la-personnalite-liens-entre-des-profils-de-personnalite-et-levaluation-multimethode-de-lempathie/
[15] Paulhus, D.L. & Williams, K.M. – The Dark Triad of personality – Journal of Research in Personality (2002) – https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0092656602005056
[16] Buckels, E.E. et al. – Behavioral confirmation of everyday sadism – Psychological Science (2013) – https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/23938997/
Sur les troubles de personnalité dans le contexte de la violence conjugale
[17] Dutton, D.G. – The Batterer: A Psychological Profile (1998) – https://basicbooks.com/titles/donald-g-dutton/the-batterer/9780465006700/
[18] Babcock, J.C. et al. – A component analysis of a brief psychoeducational treatment for intimate partner violence – Behavior Therapy (2004) – https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/15208805/
[19] Bancroft, L. – Why Does He Do That? Inside the Minds of Angry and Controlling Men (2002) – https://lundybancroft.com/books/why-does-he-do-that/
Sources québécoises et canadiennes
[20] Statistique Canada – Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes – Santé mentale (ESCC-SM) (2012) – https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/82-619-m/2012004/sections/sectionb-fra.htm
[21] INSPQ – Violence conjugale : comprendre, prévenir et intervenir – Ressources pour les professionnels (2023) – https://www.inspq.qc.ca/violence-conjugale
[22] Psychomédia Québec – Trouble de la personnalité antisociale : définition, critères, prévalence (2023) – https://www.psychomedia.qc.ca/psychologie-de-la-personnalite/trouble-personnalite-antisociale
[23] Ordre des psychologues du Québec – Trouver un·e psychologue spécialisé·e en troubles de la personnalité (2024) – https://www.ordrepsy.qc.ca