Question de Respect

5.4 Violence médicale

Ces violences ne disent pas que le système de santé est mauvais, ni que tous les professionnel·les les commettent. Elles montrent que des rapports de pouvoir et des angles morts dans la formation peuvent blesser des personnes, souvent en toute bonne foi. Les nommer, c’est la première étape pour transformer les pratiques et renforcer la sécurité des patientes.

Quand le soin cause du tort

La violence médicale regroupe l’ensemble des actes, comportements, omissions ou pratiques commis par des professionnels(les) de la santé qui portent atteinte à la dignité, à l’intégrité, à l’autonomie ou à la sécurité d’une personne dans le cadre d’un soin.

Elle peut être physique, verbale, psychologique, sexuelle ou structurelle.

Elle est souvent invisible, difficile à nommer, et encore plus difficile à signaler.

Pourquoi parler de violence médicale en contexte de violence conjugale ?

  • Les victimes de violence conjugale croisent souvent le système de santé : urgences, consultations, suivis gynécologiques, grossesses, santé mentale.

  • Pour certaines, c’est le premier — voire le seul — lieu où quelqu’un pourrait reconnaître et nommer ce qu’elles vivent.

  • Quand ce système échoue à protéger, dépister ou respecter, il ne commet pas seulement une erreur médicale : il prolonge la violence et renforce l’isolement.

Certaines formes de violence médicale sont particulièrement nocives pour les victimes de violence conjugale :

  • absence de dépistage ou présence non questionnée de l’agresseur

  • minimisation, pathologisation ou gaslighting des symptômes liés au trauma

  • violences gynécologiques et obstétricales

  • violations du secret professionnel

  • traitement des symptômes sans jamais aborder la cause : la violence.

La professeure Sylvie Lévesque (UQAM) a recueilli les témoignages de 1 600 personnes au Québec sur leurs expériences de soins gynécologiques ou obstétricaux. Ses recherches identifient cinq formes principales : la négligence, la violence physique, la violence verbale et psychologique, la violence sexuelle sous forme médicale, et le déni de soins.

Violence gynécologique et obstétricale (VGO)
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Violence gynécologique et obstétricale (VGO)

Définition

Comportements, attitudes ou actes d’un·e professionnel·le qui vont à l’encontre du consentement, de la dignité ou des bonnes pratiques lors d’un suivi gynécologique, d’une grossesse ou d’un accouchement.

Ce que ça donne concrètement

Gestes invasifs sans explication ni consentement clair, examens pratiqués malgré un refus ou une détresse visible.

Refus de prendre en compte la douleur (“c’est normal, arrêtez de faire des histoires”) ou commentaires culpabilisants sur le corps, la sexualité, la grossesse ou la maternité.

Pourquoi c’est une forme de violence structurelle

Le système de santé devient un lieu où le corps est à nouveau utilisé, pénétré ou jugé sans véritable consentement, ce qui reproduit les dynamiques de la violence conjugale ou sexuelle.

Pour une personne qui a subi des violences, ces pratiques renforcent l’idée que son corps n’est pas respecté et que sa parole sur ce qui lui est fait ne compte pas.

Exemple type

Une patiente signale qu’elle a vécu une agression sexuelle et demande un examen le plus doux possible. Le personnel ne tient pas compte de cette information, impose des gestes rapides et brutaux, fait des commentaires sur sa “tension” et ne lui laisse aucune marge de manœuvre pendant l’examen.

Ce type de violence est amplifiée pour les victimes de violence conjugale ou sexuelle — dont le corps porte un historique de violation qui n’est pas toujours connu du personnel soignant.

Non‑dépistage de la violence conjugale
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Non‑dépistage de la violence conjugale

Définition

Omission, de la part d’un·e professionnel·le de la santé, de poser les questions permettant d’identifier une situation de violence conjugale, ou absence de protocole de dépistage systématique dans l’établissement.

Ce que ça donne concrètement

Consultations répétées pour blessures, douleurs, anxiété ou troubles du sommeil sans qu’on demande jamais si quelqu’un fait du mal à la personne.

Passages à l’urgence avec des explications qui “ne collent pas” (chutes, accidents domestiques) sans qu’on explore la possibilité de violence.

Pourquoi c’est une forme de violence structurelle

Ne pas poser la question laisse la victime seule avec la charge de nommer la violence, dans un contexte où elle peut avoir peur, honte ou être sous surveillance.

Cela envoie le message que la violence conjugale n’est pas un enjeu de santé prioritaire, alors qu’elle a des conséquences majeures sur la santé physique et psychologique.

Exemple type

Une femme se présente à l’urgence avec des ecchymoses et un récit flou de “chute dans l’escalier”. Personne ne lui parle seule, et personne ne lui demande si quelqu’un l’a frappée. Le dossier se referme sur un “accident domestique”.

Selon l’INSPQ, les professionnels de la santé sont en position idéale pour dépister la violence conjugale — mais moins de 30 % des victimes rapportent que leur médecin leur a posé des questions directes sur leur situation. Le dépistage systématique est pourtant recommandé par les guides de pratique clinique canadiens (SOGC, 2016).

Gaslighting médical / pathologisation du trauma
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Gaslighting médical / pathologisation du trauma

Définition

Pratique qui attribue les symptômes physiques ou psychologiques d’une patiente à son état émotionnel, à une “fragilité” ou à une pathologie personnelle, sans chercher à comprendre leur cause réelle.

Ce que ça donne concrètement

Douleurs chroniques, troubles du sommeil, crises d’angoisse étiquetés comme “stress”, “anxiété” ou “trouble de personnalité” sans exploration de la possibilité de violence conjugale.

Prescriptions répétées d’anxiolytiques ou d’antidépresseurs sans qu’on pose la question : « Est‑ce que quelqu’un vous fait du mal ? Est‑ce que vous vous sentez en sécurité chez vous ? ».

Pourquoi c’est une forme de violence structurelle

La violence est invisibilisée : tout devient “le problème” de la patiente, qui se retrouve seule avec l’impression d’être défaillante ou malade, alors qu’elle réagit à une situation dangereuse.

Le système médical se focalise sur le comportement, pas sur le contexte de contrôle et de danger, ce qui maintient la personne dans la relation violente.

Exemple type

Une femme consulte pour des crises de panique, des cauchemars et des douleurs diffuses. On lui prescrit un antidépresseur, on suggère qu’elle “gère mal le stress”, mais personne ne lui demande si elle est en sécurité avec son conjoint.

Au Québec, le gouvernement reconnaît que la recherche médicale sur la santé des femmes accuse un retard considérable et que les stéréotypes sexuels peuvent influencer le diagnostic. Ce biais est documenté, mesurable, et évitable.

Présence non contestée de l’agresseur
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Présence non contestée de l’agresseur

Définition

Situation où le personnel soignant ne prend pas de mesures pour voir la patiente seule, laissant l’agresseur être présent, répondre à sa place ou surveiller ses réponses.

Ce que ça donne concrètement

L’accompagnateur répond à la majorité des questions, minimise ou corrige les propos de la patiente (“elle exagère”, “elle est anxieuse de nature”).

La patiente ne reçoit jamais la question de la violence, parce qu’aucun moment n’est prévu pour lui parler en privé.

Pourquoi c’est une forme de violence structurelle

Le système de soins entérine de fait le contrôle de l’agresseur sur la parole de la patiente, et lui offre un espace supplémentaire pour surveiller et contrôler ce qu’elle révèle.

Dans les contextes de contrôle coercitif sévère, l’agresseur peut être le seul à gérer les médicaments, les rendez‑vous et les informations de santé, ce qui renforce encore sa mainmise.

Exemple type

Une femme consulte avec son conjoint. Il répond à toutes les questions, répond à sa place quand on lui demande si elle dort bien, et reste dans la salle pendant l’examen. Personne ne lui propose de rester seule avec le médecin ou l’infirmière quelques minutes.

Revictimisation institutionnelle en contexte de soins
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Revictimisation institutionnelle en contexte de soins

Définition

Situations où les procédures, les attitudes ou les remarques dans le système de santé reproduisent des dynamiques de domination, de contrôle ou de culpabilisation que la personne a déjà vécues dans la violence conjugale ou sexuelle.

La personne n’est pas seulement venue chercher de l’aide : elle se retrouve à revivre des éléments du trauma dans un contexte censé être sécurisant.

Ce que ça donne concrètement

Questions intrusives posées sans préparation ni explication, ton accusateur ou sceptique (“pourquoi vous êtes restée ?”, “pourquoi vous n’avez pas dénoncé plus tôt ?”), commentaires sur les choix de vie, la sexualité ou la parentalité.

Longues attentes, examens répétés, changement de professionnel·les sans information claire, tout en demandant à la personne de réexpliquer plusieurs fois un récit de violence qu’elle trouve déjà difficile à raconter.

Pourquoi c’est une forme de violence structurelle

Le système de soins, censé réparer et protéger, devient un lieu où la personne se sent à nouveau jugée, mise à l’épreuve ou contrôlée, ce qui renforce l’isolement et la méfiance envers les institutions.

La revictimisation institutionnelle peut entraîner l’évitement des soins, la non‑adhésion aux traitements ou le fait de ne plus chercher d’aide, avec des conséquences graves sur la santé physique et psychologique.

Exemple type

Une femme victime de violence conjugale consulte pour des douleurs pelviennes et des flashbacks. Elle doit raconter son histoire à plusieurs personnes, se heurte à des remarques du type “pourquoi vous ne l’avez pas quitté plus tôt ?”, et reçoit peu d’empathie. Elle ressort avec l’impression d’avoir été interrogée plutôt qu’accompagnée.

Lors d’un autre épisode, un professionnel minimise la gravité des agressions, parle de “conflits de couple” et suggère qu’elle devrait “mieux choisir ses partenaires”, ce qui reproduit les mécanismes de culpabilisation déjà présents dans la relation violente.

Secret professionnel et confidentialité non respectés
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Secret professionnel et confidentialité non respectés

Définition

Situations où des informations sensibles liées à la violence conjugale ou sexuelle sont communiquées à des tiers (famille, conjoint, services, police) sans consentement éclairé de la personne, ou sans explication claire des obligations légales.

Cela inclut aussi les bris de confidentialité internes (accès non autorisé au dossier, discussions dans des espaces communs, partage d’informations au‑delà de ce qui est nécessaire aux soins).

Ce que ça donne concrètement

Un·e professionnel·le appelle un proche ou un conjoint pour “clarifier la situation”, révèle des éléments du récit de violence sans vérifier si cela met la personne en danger.

Des employé·es consultent le dossier d’une victime par curiosité, ou évoquent son histoire dans des espaces où d’autres personnes peuvent entendre, ce qui brise la confiance et la sécurité.

Pourquoi c’est une forme de violence structurelle

Le système de santé détient un pouvoir énorme sur les informations et la sécurité des personnes. Quand ce pouvoir est mal utilisé, la personne peut perdre le contrôle sur qui sait quoi, ce qui peut avoir des conséquences graves sur sa sécurité et sa vie quotidienne.

Les bris de confidentialité peuvent entraîner des représailles de la part de l’agresseur, la perte de logement ou de garde d’enfants, voire la rupture du lien de confiance avec tout le système de soins, rendant les futures demandes d’aide plus difficiles.

Exemple type

Une femme cachée dans un lieu sécuritaire consulte à l’hôpital. Un employé accède à son dossier et parle de sa présence à une autre personne de la communauté. L’information revient aux oreilles de l’agresseur, qui se présente à l’hôpital et tente de la retrouver.

Dans un autre cas, un·e professionnel·le contacte la police ou un service social sans expliquer clairement à la victime pourquoi, ni ce qui sera transmis. La personne se retrouve à gérer les conséquences d’un signalement qu’elle n’a pas pu anticiper.

Refus de soins et surmédication en contexte de vulnérabilité
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Refus de soins et surmédication en contexte de vulnérabilité

Définition

Situations où le système de santé refuse, minimise ou retarde des soins nécessaires, ou au contraire prescrit de manière excessive des médicaments, parce que la personne est perçue comme “difficile”, “responsable de sa situation” ou “trop complexe”.

Ces pratiques s’inscrivent dans un contexte de vulnérabilité exacerbée par la violence conjugale, la précarité, le racisme, le sexisme, la transphobie ou d’autres formes de discrimination.

Ce que ça donne concrètement – Refus de soins

Dossiers fermés trop vite, renvois répétés vers des services surchargés ou l’urgence sans véritable prise en charge, sous prétexte que la personne “ne suit pas les recommandations” ou “revient toujours”.

Refus implicite ou explicite d’investiguer des symptômes sérieux (douleurs, saignements, troubles psychiques) en invoquant le fait qu’elle “dramatise”, qu’elle est “toujours dans des histoires de couple” ou “toujours dans des crises”.

Ce que ça donne concrètement – Surmédication

Prescription rapide de psychotropes (anxiolytiques, antidépresseurs, neuroleptiques) pour faire taire les symptômes, sans travail sur le contexte de violence ni coordination avec des ressources spécialisées.

Accumulation de traitements qui s’ajoutent les uns aux autres (douleurs, sommeil, humeur) sans revue globale du dossier, ce qui augmente les effets secondaires et la dépendance au système, sans améliorer la sécurité de la personne.

Exemple type

Une femme en situation de violence conjugale consulte pour des douleurs, une grande fatigue et des attaques de panique. On lui prescrit plusieurs médicaments pour “stabiliser son humeur” et “mieux dormir”, mais son récit de violence est minimisé et aucun plan de sécurité ni référence vers des services spécialisés n’est proposé.

À l’inverse, une autre patiente se fait refuser une investigation complète pour des symptômes sérieux, au motif qu’elle “vient souvent à l’urgence pour des problèmes relationnels”. Le système la renvoie vers des lignes téléphoniques ou des ressources générales, sans prendre au sérieux le risque pour sa santé physique.

2. Ce qui commence à changer au Québec

Des initiatives concrètes émergent pour réduire ces violences et améliorer les soins aux victimes.

  • Stratégie gouvernementale intégrée 2022-2027 : Axe 2 inclut explicitement l’intervention médicale auprès des victimes de violence.
  • Protocole d’évaluation de la violence conjugale dans les urgences : déployé dans plusieurs CISSS/CIUSSS, mais encore non uniforme.
  • Charte des soins gynécologiques et obstétricaux : En cours d’élaboration par la professeure Sylvie Lévesque (UQAM) et un groupe de chercheuses canadiennes (2025).
  • Centres désignés pour victimes d’agression sexuelle : Équipes formées pour les soins médicaux et psychologiques adaptés aux victimes.
  • Formation des infirmières et infirmiers : L’OIIQ recommande le dépistage systématique de la violence conjugale dans les pratiques de soins.

Toute patiente au Québec a le droit de porter plainte pour des soins qu’elle juge inadéquats ou irrespectueux.

  • Commissaire aux plaintes et à la qualité des services : Chaque CISSS/CIUSSS dispose d’un·e commissaire. La plainte est gratuite, confidentielle, et n’affecte pas tes soins.
  • Collège des médecins du Québec : Pour une plainte concernant un médecin spécifique. Le CMQ peut ouvrir une enquête déontologique.
  • Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) : Pour une plainte concernant une infirmière ou un infirmier.
  • Protecteur du citoyen : Si tu as épuisé les recours dans l’établissement de santé et que tu n’es pas satisfaite de la réponse.

4. Ressources

Toutes les sources ont été vérifiées en mars 2026.

Médias et témoignages

Recherche, analyses et organismes spécialisés

Droits, recours et mécanismes de plainte

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