Question de Respect

5.1.4-Violence conjugale et santé mentale

Les symptômes liés à la violence conjugale sont fréquemment mal diagnostiqués comme des troubles de la personnalité ou des troubles mentaux préexistants.

Ce mauvais diagnostic peut conduire à des traitements inadaptés et, dans les procédures judiciaires, à une perte de crédibilité de la victime.

Violence conjugale et santé mentale

Le cerveau traumatisé stocke les souvenirs de façon fragmentée, c’est pourquoi une victime peut ne pas se souvenir avec précision de l’ordre des événements lors d’un témoignage, non pas parce qu’elle ment, mais en raison des mécanismes neurologiques du trauma.

Former les professionnels(les) de la justice à cette réalité est un enjeu documenté dans les recommandations du rapport Rebâtir la confiance (2020). (DSM-5 ; Herman, 1997 ; van der Kolk, 2014)

Démêler les deux

1. TSPT « classique » – souvent confondu avec d’autres troubles

🧠
Le trouble de stress post‑traumatique (TSPT) est l’une des conséquences les plus fréquentes de la violence conjugale. Il est souvent pris à tort pour une dépression, un trouble anxieux ou un trouble de la personnalité borderline, parce que ses symptômes sont variés et parfois paradoxaux.
😨
Reviviscences et cauchemars répétés : flashbacks involontaires liés aux épisodes de violence.
🚪
Évitement : lieux, personnes, conversations ou situations qui rappellent la violence.
Hypervigilance constante : être « aux aguets » en permanence, même en apparence en sécurité, avec réactions de sursaut exagérées, difficultés de concentration et fatigabilité.
🧊
Engourdissement émotionnel : impression d’être « coupé·e » de ses propres émotions.
🪤
Culpabilité et honte persistantes : souvent interprétées à tort comme de « simples » symptômes dépressifs.

2. TSPT complexe (DESNOS) – une réalité encore méconnue

⏱️
Quand la violence est prolongée, répétée et s’inscrit dans un contexte d’emprise (comme dans la violence conjugale chronique), le tableau dépasse souvent le TSPT « classique ». On parle alors de TSPT complexe (ou DESNOS), avec des perturbations plus globales du fonctionnement émotionnel, relationnel et identitaire, souvent mal interprétées.
🌊
Dérégulation émotionnelle intense : impulsivité, auto‑agressivité, crises, idéations suicidaires.
🕳️
Altération de la perception de soi : honte chronique, sentiment de vide, impression d’être « fondamentalement mauvaise » ou « foutu·e ».
🧩
Dissociation : dépersonnalisation, déréalisation, trous de mémoire autour de certains épisodes violents.
🕸️
Relations interpersonnelles perturbées : difficulté à faire confiance, isolement, risque accru de revictimisation.
💔
Confusion identitaire et effondrement de l’estime de soi : conséquence directe d’une emprise prolongée. Ce tableau est souvent étiqueté à tort comme un trouble de la personnalité borderline, alors que le TSPT complexe a une cause externe identifiable (violence, trauma chronique) — les deux diagnostics pouvant coexister, sans que cela efface le rôle de la violence.

3. La dissociation – mécanisme de survie, pas mensonge

🧷
La dissociation est une réponse neurobiologique normale à une exposition prolongée à la violence. Elle permet au cerveau de « décrocher » temporairement d’une réalité insupportable pour survivre psychiquement.
🎥
Dépersonnalisation : sentiment d’observer sa vie de l’extérieur, comme un film.
🌫️
Déréalisation : impression que ce qui se passe n’est pas vraiment réel.
📉
Amnésie dissociative : incapacité à se souvenir clairement de certains événements violents ou de leur ordre chronologique. Des récits fragmentés, des contradictions apparentes ou des trous de mémoire ne sont donc pas des preuves de mensonge, mais des effets connus du trauma — encore trop souvent utilisés pour miner la crédibilité des victimes.

4. Le lien traumatique (trauma bonding)

🪢
Le lien traumatique aide à comprendre pourquoi des victimes peuvent ressentir de l’attachement, voire de l’amour, pour la personne qui les maltraite. Il se construit par l’alternance entre terreur et « récompense » (phases de lune de miel, excuses, gestes de tendresse).
🧬
Cet aller‑retour crée un attachement neurochimique qui ressemble à celui observé dans certaines dépendances. Ce lien n’est pas une preuve de faiblesse ni de masochisme : c’est une réponse physiologique documentée face à un système de pouvoir et de contrôle.
🔄
Il explique l’ambivalence, les retours vers l’agresseur, la minimisation de la violence, la défense de celui‑ci devant les proches ou les autorités.
🚪
Le comprendre est une première étape pour s’en dégager, et il ne devrait jamais être utilisé contre la victime pour lui reprocher de ne pas être partie plus tôt.

5. Dépression et consommation de substances : souvent des réponses à la violence

🌧️
Dépression : entre environ un tiers et deux tiers des femmes victimes de violence conjugale souffrent ou ont souffert de dépression, selon les études et les contextes évalués. C’est souvent la première conséquence repérée par les professionnel·les, mais elle n’est pas spontanément reliée au contexte violent qui l’a déclenchée.
🥃
Consommation d’alcool ou de drogues : souvent utilisée pour anesthésier la peur, la douleur ou l’insomnie. Elle est régulièrement interprétée comme un « problème de fond » de la personne, plutôt que comme un symptôme d’adaptation à un environnement dangereux.
🌙
Troubles du sommeil et de l’alimentation : insomnies, cauchemars, réveils en sursaut, perte ou prise de poids peuvent être directement liés au stress chronique, à l’hypervigilance et à l’insécurité.

6. Ce que les professionnel·les de santé devraient garder en tête

🩺
Éviter de poser un diagnostic psychiatrique sans avoir exploré la possibilité d’une violence conjugale en cours ou passée comme facteur causal majeur.
🧱
Se rappeler que les pertes de mémoire, les incohérences apparentes et les difficultés à raconter de façon linéaire sont des effets du trauma, pas des signes de manipulation ou de mauvaise foi.
📋
Devant un diagnostic de trouble de la personnalité borderline chez une femme (ou une personne AFAB) à l’âge adulte, inclure systématiquement une évaluation du contexte relationnel, des antécédents de violence et de la sécurité actuelle.
🏠
Poser directement, et en privé, la question : « Vous sentez‑vous en sécurité à la maison ? » — jamais en présence du partenaire.
🧪
Considérer que la consommation problématique de substances est souvent un symptôme d’un contexte violent : traiter uniquement la dépendance, sans aborder la violence, laisse la personne en danger.
🚨
Évaluer les idéations suicidaires et les tentatives dans le contexte de la violence subie, et orienter vers des ressources spécialisées en violence conjugale et en trauma, plutôt que seulement vers des services génériques de crise.

La médicalisation sans identification de la cause maintient la victime dans sa situation en masquant l’origine réelle de ses symptômes. C’est l’un des angles morts les plus documentés du système de santé.

🧭
Si tu te reconnais dans ces réactions
🧠
Ce que tu vis n’est pas la preuve que tu es « folle », « instable » ou « brisé·e » : ce sont des réponses normales d’un cerveau normal à une situation anormale.
Le fait d’avoir des trous de mémoire, de l’hypervigilance, des cauchemars, de la dissociation, des envies de consommer ou des idées noires ne veut pas dire que tu inventes ou que tu exagères ; cela veut dire que ton système nerveux a été poussé beaucoup trop loin, trop longtemps.
🤝
Tu as le droit de chercher de l’aide en parlant d’abord de ce que tu ressens (anxiété, fatigue, consommation, idées suicidaires), tout en gardant en tête que le cœur du problème n’est pas « ce qui ne va pas chez toi », mais ce qui t’a été fait. Trouver une personne ou une ressource qui comprend ce lien peut changer complètement le type de soutien que tu recevras.

ce que les statistiques disent...

Mettre des chiffres sur la violence conjugale permet de sortir du « ce n’est pas si grave » pour montrer l’ampleur réelle des dégâts sur la santé mentale.

Les données qui suivent ne racontent pas l’histoire complète de chaque personne, mais elles montrent une chose très claire : la souffrance des victimes n’est ni marginale, ni anecdotique, ni « dans leur tête ».

Indicateur Résultat résumé Formulation possible
🧠 Dépression Jusqu’à environ 1 femme sur 2 victime présente un épisode dépressif majeur ou des symptômes dépressifs significatifs au cours de sa vie Méta-analyses nord-américaines : jusqu’à 1 femme sur 2 victime de violence conjugale présente un épisode dépressif majeur ou des symptômes dépressifs significatifs au cours de sa vie.
⚠️ Tentatives de suicide Environ 1 victime sur 4 a déjà fait au moins une tentative de suicide Études nord-américaines : environ 1 victime sur 4 a déjà fait au moins une tentative de suicide au cours de sa vie.
💭 Idéations suicidaires Risque environ 4 fois plus élevé chez les victimes que chez les femmes non victimes Les femmes victimes de violence conjugale ont environ 4 fois plus de risque de présenter des idéations suicidaires que les femmes non victimes.
🩹 TSPT soupçonné ESG 2019 Environ 16 % de l’ensemble des victimes ; environ 22 % chez les femmes, 9 % chez les hommes ESG 2019 (Statistique Canada) : environ 16 % des victimes de violence conjugale présentent un TSPT soupçonné (autour de 22 % chez les femmes et 9 % chez les hommes).
🍷 Consommation de substances Taux de consommation problématique (alcool, drogues) nettement plus élevés chez les victimes, souvent utilisée comme stratégie d’adaptation à la violence Les études nord-américaines montrent des taux de consommation problématique d’alcool ou de drogues significativement plus élevés chez les victimes de violence conjugale que dans la population non exposée, la consommation étant fréquemment utilisée comme tentative d’automédication face au trauma.
🌙 Hypervigilance et sommeil Insomnies, cauchemars, réveils en sursaut et hypervigilance sont extrêmement fréquents chez les victimes et au cœur du TSPT Les symptômes d’hypervigilance, d’insomnie et de cauchemars sont parmi les manifestations les plus fréquentes du TSPT lié à la violence conjugale, au point de constituer, pour de nombreuses victimes, la partie la plus épuisante du trouble.

Ces pourcentages varient selon les études, mais toutes convergent dans la même direction : la violence conjugale multiplie les risques de dépression, de TSPT, de consommation, d’idées suicidaires et de passages à l’acte.

Autrement dit, quand une personne arrive avec ce type de symptômes, la question n’est pas seulement « qu’est‑ce qui ne va pas chez elle ? », mais « qu’est‑ce qui lui a été fait, et est‑ce qu’elle est en sécurité aujourd’hui ? ».

Si tu te reconnais dans ces chiffres ou ces réactions, ce n’est pas que tu exagères ou que tu es « trop sensible » : c’est le signe que tu as porté beaucoup trop de choses, pendant beaucoup trop longtemps, et tu as le droit de demander de l’aide.

Ressources d’aide directe

  • Ligne de prévention du suicide – 24h/7j – 1 866 APPELLE (277-3553) – aussi accessible par clavardage – aqps.info
  • SOS Violence conjugale – 24h/7j – soutien psychologique immédiat – 1 800 363-9010 – téléphone, texto, clavardage – sosviolenceconjugale.ca
  • Info-Sociale 811 – première orientation psychosociale gratuite – 811 – 24h/7j, disponible partout au Québec – quebec.ca – Info-Santé 811
  • Ordre des psychologues du Québec – trouver un(e) thérapeute spécialisé(e) en trauma – Répertoire en ligne avec filtres par spécialisation – ordrepsy.qc.ca
  • CAVAC – soutien post-traumatique aux victimes d’actes criminels – Présent dans toutes les régions du Québec, accompagnement psychosocial gratuit – cavac.qc.ca
  • AMI-Québec – Alliance pour la santé mentale – soutien aux proches et aux personnes vivant un trouble de santé mentale – Aide pour démêler les diagnostics et comprendre les ressources disponibles – amiquebec.org
  • Tel-Aide Québec – écoute bénévole et confidentielle – 514 935-1101 (Montréal) – pour les personnes qui ont besoin de parler, à toute heure – telaide.org

Références

Statistiques et données probantes

 

Ouvrages de référence clinique

  • Van der Kolk, B. (2014) — The Body Keeps the Score — Impact du trauma sur le corps et le cerveau; besselvanderkolk.com
  • Herman, J. L. (1992/2015) — Trauma and Recovery — Travaux fondateurs sur le TSPT complexe, l’attachement traumatique et la guérison; basicbooks.com — Trauma and Recovery
  • Walker, P. (2013) — Complex PTSD: From Surviving to Thriving — Guide pratique sur le TSPT complexe; pete-walker.com
  • Porges, S. (2011) — The Polyvagal Theory — Fondements neurophysiologiques des réponses au trauma; stephenporges.com
  • American Psychiatric Association — DSM-5 : Trouble de stress post-traumatique (TSPT) et TSPT complexe — critères diagnostiques officiels; psychiatry.org — DSM-5
  • OMS — EMDR reconnu comme traitement de première ligne du TSPT (lignes directrices cliniques); who.int — Lignes directrices TSPT et EMDR

Ressources pour les professionnels(les)

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