Situations vécues — Violence médicale
Quand le soin fait mal — autrement.
Ces situations sont inspirées de témoignages réels documentés par des organismes d'aide, des chercheurs et des intervenantes québécoises. Les prénoms sont fictifs. Elles illustrent comment le système de santé — conçu pour protéger — peut, faute de formation adéquate ou de sensibilité au trauma, prolonger la violence plutôt que la briser.
Rappel : Ces situations ne disent pas que tous les soignants blessent. Elles disent que sans formation sur la violence conjugale, le trauma et le consentement, des gestes posés de bonne foi peuvent causer un tort réel. La professeure Sylvie Lévesque (UQAM), qui a recueilli 1 600 témoignages au Québec, confirme que « ces violences existent et qu'elles sont évitables ».
Violence gynécologique et obstétricale (VGO)
🩺 « Tu exagères » — douleur niée lors d'une intervention gynécologique
Maude, 34 ans, se présente chez sa gynécologue pour une biopsie du col de l'utérus. Elle est anxieuse : elle a subi une agression sexuelle à 22 ans dont elle n'a jamais parlé à son médecin. Elle demande, avant le début de la procédure, si ce sera douloureux. La médecin lui répond que c'est « un léger inconfort, très bref ».
À la première prise de tissu, Maude laisse échapper un cri. La médecin continue sans s'arrêter. Maude dit : « Attendez, j'ai besoin d'une seconde. » La médecin répond, sans lever les yeux : « Respire, c'est presque fini. C'est normal d'être sensible. » Elle effectue deux autres prélèvements. Maude ne dit plus rien. Elle se dissocie — un mécanisme qu'elle connaît depuis son agression.
Elle quitte la clinique en tremblant. Elle ne retournera pas chez ce médecin. Elle n'ira pas non plus chez un autre pendant dix-huit mois — laissant sans suivi une lésion précancéreuse détectée lors de la biopsie.
Ce que ça illustre : Continuer une intervention après qu'une patiente a demandé une pause est une violation du consentement. Les procédures douloureuses (biopsie, pose de stérilet, hystéromètre) sont souvent effectuées sans anesthésie au Québec malgré des pratiques différentes ailleurs. Des centaines de témoignages similaires ont été recueillis par Radio-Canada et le Collectif du 28 mai. Ressource : Collectif du 28 mai — stopvog.org │ SOS Violence conjugale — 1 800 363-9010
👶 L'accouchement sans consentement — décisions prises sur le corps
Kim, 28 ans, accouche de son premier enfant. Elle a un plan de naissance : pas d'épisiotomie sans son accord, pas de médicaments sans explication. Son conjoint, avec qui elle vit une relation contrôlante depuis deux ans, est présent; elle n'a pas osé lui demander de partir.
Lors de la poussée finale, l'obstétricien pratique une épisiotomie sans l'en informer. Kim ressent le geste et demande ce qu'il fait. Il répond : « C'est nécessaire, ne t'inquiète pas. » Quelques minutes plus tard, une sage-femme lui administre de l'ocytocine sans explication. Son conjoint dit au personnel : « Elle est stressée, mais elle est d'accord. »
Kim développe un TSPT périnatal. Son conjoint utilise ensuite l'accouchement — « tu n'étais pas en état » — pour invalider ses perceptions pendant des mois.
Ce que ça illustre : La violence obstétricale inclut les interventions pratiquées sans consentement éclairé : épisiotomie, médications, rupture artificielle des membranes. Le consentement donné par un accompagnateur à la place de la patiente n'est pas valide. La Loi sur les services de santé et les services sociaux protège le droit au consentement libre et éclairé. Ressource : Regroupement Naissance-Renaissance — naissancerenaissanceqc.com
Non-dépistage et invisibilisation de la violence
🔎 La question qu'on ne pose jamais — urgence et violence non détectée
Stéphanie, 41 ans, se présente deux fois en six mois à l'urgence : une fois pour un poignet fracturé (« je suis tombée »), une fois pour des côtes fêlées (« accident de vélo »). À chaque visite, elle est accompagnée de son conjoint. Le personnel soigne les blessures et la laisse repartir. Personne ne cherche à la voir seule. Personne ne pose la question.
Lors de la troisième visite — trauma crânien léger — une infirmière demande à son conjoint de rester en salle d'attente pour « prendre la tension dans le calme ». Seule avec Stéphanie, elle lui pose la question directement : « Est-ce que vous êtes en sécurité à la maison? » Stéphanie fond en larmes.
Elle sera mise en contact avec une intervenante du CISSS ce soir-là. Ce sont les deux premières visites — où la question n'a jamais été posée — qu'elle nommera plus tard comme « occasions ratées ».
Ce que ça illustre : Le dépistage systématique de la violence conjugale est recommandé par plusieurs guides de pratique, mais reste peu appliqué. Moins de 30 % des victimes rapportent que leur médecin leur a posé des questions directes sur leur sécurité. La règle : poser la question seul·e avec la patiente et chercher activement ce moment. Ressource : INSPQ — inspq.qc.ca/violence-conjugale/victimes
🧬 Le diagnostic qui rate la cible — pathologisation du trauma
Florence, 38 ans, consulte son médecin de famille pour la cinquième fois en deux ans. Insomnie sévère, douleurs abdominales chroniques, fatigue invalidante, épisodes de dissociation. Elle ne fait pas le lien avec les dix années de contrôle et de violence psychologique qu'elle vit.
Son médecin l'a orientée vers une psychologue pour « gestion du stress » et lui a prescrit de la sertraline. L'anxiété est notée au dossier. Aucune question sur sa relation ou sa sécurité n'a été posée. Le conjoint, qui l'accompagne toujours et répond à sa place, n'a jamais été identifié comme facteur.
C'est lors d'une hospitalisation pour épuisement qu'une travailleuse sociale lui pose enfin les bonnes questions. Cinq ans après la première consultation.
Ce que ça illustre : Le contrôle coercitif produit des symptômes physiques et psychologiques (douleurs, troubles du sommeil, anxiété, TSPT). Traiter ces symptômes comme pathologies individuelles sans identifier la cause environnementale revient à médicaliser la violence. La recherche sur la santé des femmes au Québec accuse un retard reconnu. Ressource : SOS Violence conjugale — 1 800 363-9010 │ Info-Social — 811
Contrôle médical exercé par l'agresseur
🗣️ L'accompagnateur qui répond à sa place — la salle d'examen sous contrôle
Isabelle, 33 ans, vit avec un conjoint qui contrôle tout : sorties, finances, contacts. Il l'accompagne à chaque rendez-vous médical et répond systématiquement à sa place. Lors d'un suivi gynécologique annuel, le médecin demande : « Avez-vous des nouvelles préoccupations? » Son conjoint répond : « Non, elle va bien. Elle est juste un peu fatiguée. »
Isabelle ne dit rien. Elle sait ce qui se passe si elle le contredit. Le médecin, qui n'a pas cherché à lui donner la parole, inscrit « RAS » au dossier. L'examen dure huit minutes.
La même dynamique se répète lors de sept consultations sur deux ans. Ce n'est qu'en appelant Info‑Social en secret que la situation sera identifiée.
Ce que ça illustre : Le contrôle de l'accès aux soins médicaux est une forme de violence conjugale. Un accompagnateur qui répond à la place de la patiente est un signal d'alarme. Les bonnes pratiques recommandent un moment systématique en tête-à-tête avec la patiente, quel que soit l'accompagnateur. Ressource : Info-Social — 811 │ SOS Violence conjugale — 1 800 363-9010
💊 Le médicament comme arme — contrôle de la contraception et des prescriptions
Valérie, 30 ans, prend la pilule contraceptive depuis deux ans. Son conjoint l'a découverte il y a six mois : il veut un enfant, elle non. Depuis, il sabote sa contraception — cache ou jette ses comprimés, affirme qu'elle les a pris alors qu'elle doute. Deux fois, Valérie a cessé sa contraception faute de retrouver ses pilules.
Un médecin lui a aussi prescrit des antidépresseurs. Son conjoint les administre « selon ses propres règles » : Valérie ne connaît ni la dose exacte ni l'accès aux boîtes.
Lors d'une consultation sans lui — la première — un urgentiste repère une incohérence dans la gestion des médicaments, pose les bonnes questions et la met en contact avec une infirmière clinicienne spécialisée en violence conjugale.
Ce que ça illustre : Le contrôle de la contraception et des médicaments est une forme de violence reproductive et économique. Il peut passer par sabotage, destruction ou surveillance des prescriptions. Les bonnes pratiques recommandent de remettre les prescriptions directement à la patiente, même si l'accompagnateur veut les prendre. Ressource : Rebâtir — rebatir.ca │ SOS Violence conjugale — 1 800 363-9010
Revictimisation et discrimination dans les soins
🏥 L'urgence qui ne protège pas — traitement expéditif et questions culpabilisantes
Émilie, 27 ans, arrive à l'urgence un samedi soir avec une lèvre fendue et une contusion à l'épaule. À l'accueil, elle dit clairement que son conjoint l'a frappée. L'infirmier note « altercation conjugale » et lui demande d'attendre.
Elle attend quatre heures dans la salle commune. Quand le médecin la voit enfin, il soigne ses blessures en huit minutes. Il lui demande : « C'est la première fois? » Elle répond non. Il ajoute : « Et pourquoi vous n'avez pas appelé la police avant? » Aucune intervenante spécialisée n'est appelée.
Émilie repart avec un feuillet et une lèvre recousue. Elle ne reviendra pas à l'urgence la prochaine fois.
Ce que ça illustre : Demander à une victime pourquoi elle n'a pas agi plus tôt est une forme de revictimisation. Les bonnes pratiques incluent un lieu privé pour la déclaration, la présence d'une intervenante, une remise d'information personnalisée et un suivi. Certaines équipes les appliquent; ce n'est pas universel. Ressource : CAVAC — cavac.qc.ca │ SOS Violence conjugale — 1 800 363-9010
🔐 Le secret médical trahi — informations partagées avec l'agresseur
Lucie, 44 ans, consulte un nouveau médecin de famille après avoir quitté son conjoint. Elle explique qu'elle est en séparation, que son ex est contrôlant, et qu'elle souhaite une confidentialité stricte. Le médecin acquiesce.
Trois semaines plus tard, son ex mentionne le nom d'un nouveau médicament et la date de son prochain rendez-vous. En questionnant la clinique, Lucie apprend que son dossier était « partagé en famille » depuis leur ancienne clinique commune, et que personne n'avait pensé à séparer les accès.
Elle n'avait jamais été informée de ce partage. La mise à jour prendra trois semaines — pendant lesquelles son ex avait encore accès à ses rendez-vous.
Ce que ça illustre : La confidentialité du dossier médical est protégée par la loi. En contexte de séparation avec violence, les établissements devraient séparer systématiquement les accès aux dossiers familiaux dès qu'une patiente le demande. Le Commissaire aux plaintes et à la qualité des services peut traiter ce type de violation. Ressource : Commissaire aux plaintes de votre CISSS/CIUSSS │ Collège des médecins — cmq.org
Nommer ce que tu as vécu, c'est déjà un acte de résistance.
Où obtenir de l'aide :
- SOS Violence conjugale — 1 800 363-9010 (24h/7j, gratuit, anonyme)
- Info-aide violence sexuelle — 1 888 933-9007 (24h/7j)
- Stop VOG — Collectif du 28 mai (violences obstétricales et gynécologiques)
- Commissaire aux plaintes — signaler une violation dans un établissement de santé
- Collège des médecins du Québec — portail de plainte
- Regroupement Naissance-Renaissance — droits lors de soins gynécologiques et obstétricaux
- CALACS — aide pour agressions à caractère sexuel (toutes régions du Québec)
- Rebâtir — consultation juridique gratuite pour victimes de violence conjugale
Tu peux parler de ce que tu as vécu dans le système de santé, pour toi ou pour quelqu'un dont tu t'inquiètes. Tu n'as pas à porter ça seul·e.