5. Vers une autre masculinité
La violence conjugale n'est pas une fatalité. Elle est souvent le produit d'un modèle de masculinité fondé sur
la domination, la répression des émotions et le contrôle coercitif — un modèle transmis
culturellement, renforcé socialement, mais qui peut être déconstruit et remplacé.
5.1 Le masculin toxique
De nombreux hommes auteurs de violence ont appris, très tôt, que :
😶Exprimer de la vulnérabilité ou de la tristesse est une faiblesse — les émotions dites « féminines » sont ridiculisées ou punies, alors que la dureté est valorisée.
📈La valeur d'un homme dépend de son statut, de son contrôle et de sa capacité à ne pas perdre la face — pouvoir, argent et dominance deviennent les seuls critères de réussite.
👊Le « vrai homme » domine — sa femme, ses enfants, son entourage. La hiérarchie et la peur sont présentées comme naturelles.
🧲La jalousie et le contrôle sont des preuves d'amour — surveiller, questionner, limiter les liens est interprété comme une attention, plutôt que comme une emprise.
Ces croyances ne sont pas innées — elles sont apprises. Tout ce qui s'apprend peut aussi se désapprendre, avec un accompagnement adapté.
5.2 Le masculin sain
Le concept de masculin sacré — inspiré des travaux de Carl Jung et développé en psychologie
transpersonnelle — propose une vision de la force intérieure qui n'a pas besoin d'écraser pour exister,
articulée autour de quatre dimensions. Ce n'est pas un chemin facile — mais c'est le seul qui mène à des relations
où les deux personnes peuvent exister pleinement et librement.
5.2.1 L'ombre des archétypes
Jung a montré que chaque archétype possède une face lumineuse et une face d'ombre — les polarités
refoulées qui, lorsqu'elles ne sont pas reconnues, prennent le contrôle. C'est précisément dans ces polarités que
se logent les comportements abusifs. Reconnaître son ombre n'est pas une excuse — c'est la condition de toute
transformation réelle. (Moore & Gillette, 1990 ; Jung, 1959)
👑 Archétype
Le Roi
Pôle sain
Justesse, ordre, vision et stabilité intérieure. Autorité sans autoritarisme, décisions équitables au service du bien commun.
Ombre active — Le Tyran
Contrôle, punition, abus de pouvoir. Paranoïa, besoin d'écraser toute menace, exploitation des autres pour nourrir l'ego.
Ombre passive — Le Faible
Abdication, fuite des responsabilités. Indécision chronique, incapacité à protéger ou à poser un cadre.
⚔️ Archétype
Le Guerrier
Pôle sain
Courage, action, discipline et sens du devoir. Capacité à poser des limites claires, à défendre ses valeurs et à protéger les vulnérables.
Ombre active — Le Sadique
Violence gratuite, cruauté, rigidité. Utilisation de l'agressivité pour dominer, humilier ou détruire.
Ombre passive — Le Masochiste
Soumission, auto-sabotage. Se laisse marcher dessus, incapacité à dire non ou à se protéger.
🧠 Archétype
Le Magicien
Pôle sain
Connaissance, lucidité, intuition et transformation. Capacité à comprendre les systèmes, à initier et à accompagner le changement.
Ombre active — Le Manipulateur
Savoir utilisé pour contrôler. Cynisme, secrets, double langage, instrumentalisation des autres.
Ombre passive — L'Innocent nié
Refuse de voir sa responsabilité. Se cache derrière la naïveté ou le « je ne savais pas » pour éviter l'engagement.
💗 Archétype
L'Amant / le Sage
Pôle sain
Passion, sensibilité, créativité et ouverture du cœur. Capacité à se relier profondément aux autres, au corps et à la dimension spirituelle.
Ombre active — L'Amant addictif
Fusion, dépendance, jalousie. Perte de limites, drames émotionnels, confusion entre amour et possession.
Ombre passive — L'Amant impuissant
Anesthésie affective, désengagement. Difficulté à ressentir ou à s'impliquer vraiment dans les relations.
5.2.2 La honte comme moteur de la violence
Le psychiatre James Gilligan, dans ses recherches auprès d'hommes incarcérés pour violence grave,
a conclu que la honte — et non la colère — est le moteur principal de la violence masculine.
Le passage à l'acte violent est souvent une tentative désespérée de restaurer un sentiment de valeur personnelle
effondré. (Gilligan, 1996)
Brené Brown apporte une distinction essentielle entre honte et culpabilité (Brown, 2012) :
✅
Culpabilité
« J'ai fait quelque chose de mal » — peut mener à la responsabilisation et au changement.
La culpabilité reste attachée à l'acte, pas à l'identité, et ouvre la porte à la réparation.
⚠️
Honte
« Je suis quelqu'un de mauvais » — mène à la défensive, au repli ou à la violence pour
protéger l'image de soi. La honte attaque l'identité, bloque le changement et alimente l'agression.
5.2.3 Styles d'attachement
Les archétypes décrivent où on aspire à aller ; la théorie de l'attachement de John Bowlby
et Mary Ainsworth décrit les empreintes précoces qui rendent ce chemin difficile à parcourir.
Les styles d'attachement insécurisés influencent profondément la façon de vivre l'intimité,
le conflit et la peur de l'abandon, et donc la manière de réagir à la frustration et à la séparation.
🧲😰 Anxieux
Attachement anxieux
Peur intense de l'abandon : hypervigilance, jalousie, interprétation catastrophique
des distances ou des silences comme signe de rejet imminent.
Contrôle déguisé en amour : surveillance des déplacements, des réseaux sociaux,
des fréquentations, justifiée par « je tiens à toi », « je veux juste être rassuré ».
Crises émotionnelles et reproches : alternance de supplications
(« ne me quitte pas ») et d'attaques (« tu me fais ça exprès »), l'autre étant sommée
de réparer en permanence son insécurité.
🧲🚪 Évitant
Attachement évitant
Fermeture émotionnelle : difficulté à reconnaître ses propres émotions
et celles de l'autre, méfiance envers la proximité affective.
Dévalorisation de l'intimité : discours qui minimise les besoins affectifs
(« tu es trop intense », « on dramatise tout »), transformation de la vulnérabilité en faiblesse.
Retrait et punition froide : refus de parler, silence massif, distance
utilisée comme sanction pour « reprendre le contrôle » sans montrer de véritable affect.
🧲🎢 Désorganisé
Attachement désorganisé
Réconfort et danger mêlés : la même personne est à la fois recherchée
pour apaiser et perçue comme menaçante, ce qui crée des oscillations extrêmes.
Cycles violence / réparation : explosion de violence suivie de réparations
intenses (cadeaux, promesses radicales) ; le lien devient un manège d'adrénaline, pas un espace de sécurité.
Imprévisibilité des réponses : passages brusques de la séduction à la menace,
de la victimisation à la domination, rendant la situation difficile à lire et à anticiper pour la victime.
Comprendre le style d'attachement d'un homme auteur de violence est une donnée clinique précieuse :
cela oriente le type d'intervention nécessaire et aide à prévoir les résistances au changement, sans
excuser la violence ni diminuer la responsabilité de l'auteur. Ces repères ne remplacent pas une
évaluation spécialisée, mais ils éclairent pourquoi le chemin vers un changement réel est si exigeant.
5.2.4 La masculinité hégémonique
La sociologue Raewyn Connell a introduit le concept de masculinité hégémonique pour désigner
le modèle culturellement dominant qui hiérarchise les hommes entre eux et subordonne les femmes.
Ce modèle valorise la domination, le contrôle émotionnel et la compétition, tout en sanctionnant
la vulnérabilité, le soin et la dépendance.
🧱Domination et contrôle — Être « fort », ne jamais perdre la face, prendre les décisions et imposer sa volonté, surtout dans le couple et la famille.
🧊Répression émotionnelle — Ne pas montrer la peur, la tristesse ou la fragilité ; exprimer surtout la colère ou l'indifférence. Les émotions deviennent soit des armes, soit des faiblesses.
🥊Compétition permanente — Se mesurer aux autres hommes, considérer le respect comme quelque chose qui se gagne et se défend, parfois par la violence.
⚙️Une structure, pas seulement une psychologie — Sans ce cadre structurel, on psychologise ce qui est aussi systémique : l'homme violent n'est pas seulement blessé, il est également conforme à des normes que la société a longtemps renforcées.
🌐Implications pour l'intervention — La déconstruction de ces normes est un enjeu collectif, pas uniquement individuel ; elle exige des ressources culturellement adaptées et des interventions qui tiennent compte du contexte social des hommes concernés.
5.2.5 La régulation somatique
Le psychiatre Bessel van der Kolk a montré que le trauma est somatique : il est inscrit dans le corps,
pas seulement dans la cognition. La transformation durable ne peut pas passer uniquement par
la réflexion intellectuelle ; elle exige un travail sur le système nerveux et sur les réponses corporelles automatiques.
🌡️Régulation du système nerveux autonome — Apprendre à sortir de l'état d'alerte ou de gel avant de pouvoir répondre autrement ; restaurer une capacité à revenir à un état de sécurité relative.
🧘Pratiques corporelles — Respiration consciente, mouvement, yoga, pleine conscience ancrée dans le corps, théâtre, etc., qui permettent au corps de « sortir » du mode survie.
👁️Interoception et présence — Retrouver la capacité de sentir son propre corps (battements du cœur, respiration, tension musculaire) sans être immédiatement submergé.
🩺Accompagnement thérapeutique intégratif — Ne pas se limiter aux approches cognitivo-comportementales ; combiner travail somatique, relationnel et symbolique pour soutenir une transformation réelle.
🔄Lien avec les archétypes — La « transformation intérieure » du Magicien ou la « vulnérabilité assumée » de l'Amant ne peut pas reposer sur la seule volonté ; elle s'appuie sur un corps qui n'est plus verrouillé en mode défense.
🩺Implication clinique
Les programmes d'intervention axés uniquement sur la gestion de la colère passent à côté
du problème fondamental. Un travail efficace doit s'attaquer à la honte toxique — en l'aidant
à se transformer en culpabilité réparatrice. C'est notamment pourquoi les comités canadiens recommandent des
programmes centrés sur les croyances et attitudes de domination, et non sur la seule
régulation émotionnelle.
🌱
La transformation du masculin ne se fait pas uniquement dans la tête.
Elle passe aussi par le corps, le système nerveux et les pratiques quotidiennes.
Les interventions les plus efficaces combinent travail cognitif, émotionnel et somatique —
et s'étalent dans le temps.