5.3-Violence conjugale et santé mentale

Les symptômes liés à la violence conjugale sont fréquemment mal diagnostiqués comme des troubles de la personnalité ou des troubles mentaux préexistants.

Ce mauvais diagnostic peut conduire à des traitements inadaptés et, dans les procédures judiciaires, à une perte de crédibilité de la victime.

Violence conjugale et santé mentale

Le cerveau traumatisé stocke les souvenirs de façon fragmentée, c’est pourquoi une victime peut ne pas se souvenir avec précision de l’ordre des événements lors d’un témoignage, non pas parce qu’elle ment, mais en raison des mécanismes neurologiques du trauma. Former les professionnels(les) de la justice à cette réalité est un enjeu documenté dans les recommandations du rapport Rebâtir la confiance (2020). (DSM-5 ; Herman, 1997 ; van der Kolk, 2014)

Démêler les deux

1. Le TSPT classique — souvent confondu avec d’autres troubles

Le TSPT est l’une des conséquences les plus fréquentes chez les survivant(e)s de violence conjugale. Il est souvent confondu avec un trouble dépressif, un trouble anxieux ou un trouble de la personnalité borderline, notamment parce que ses symptômes sont variés et parfois paradoxaux.

Symptômes caractéristiques du TSPT lié à la violence conjugale :

  • Reviviscences et cauchemars répétés — flashbacks involontaires liés aux épisodes de violence
  • Évitement — des lieux, des personnes ou des situations associés à la violence
  • Hypervigilance constante — être «aux aguets» en permanence, même en sécurité
  • Réactions de sursaut exagérées, difficultés de concentration
  • Engourdissement émotionnel — sentiment d’être «coupée» de ses propres émotions
  • Culpabilité et honte persistantes — souvent confondues avec des symptômes dépressifs

2. Le TSPT complexe (DESNOS) — une réalité méconnue

Lorsque la violence est prolongée et répétée — comme dans la violence conjugale chronique — le tableau clinique dépasse le TSPT classique. Le TSPT complexe (aussi appelé DESNOS) inclut des perturbations plus profondes qui sont fréquemment mal interprétées :

  • Dérégulation émotionnelle intense — impulsivité, auto-agressivité, idéations suicidaires
  • Altération de la perception de soi — honte chronique, sentiment de vide, sentiment d’être «fondamentalement mauvaise»
  • Dissociation — dépersonnalisation, déréalisation, amnésie de certains épisodes violents
  • Relations interpersonnelles perturbées — difficulté à faire confiance, isolement, risque de revictimisation
  • Confusion d’identité et destruction narcissique — résultat direct de l’emprise prolongée

Ce tableau est souvent diagnostiqué à tort comme un trouble de la personnalité borderline — avec des conséquences majeures sur la prise en charge et la crédibilité judiciaire. La distinction est essentielle : le TSPT complexe a une cause externe identifiable (la violence); le borderline n’en a pas nécessairement.

3. La dissociation — mécanisme de survie, pas de mensonge

La dissociation est une réponse neurobiologique normale à une exposition prolongée à la violence. Elle permet au cerveau de «décrocher» temporairement d’une réalité insupportable. Elle peut prendre plusieurs formes :

  • Dépersonnalisation — sentiment d’observer sa propre vie de l’extérieur
  • Déréalisation — sentiment que ce qui se passe n’est pas réel
  • Amnésie dissociative — incapacité à se souvenir clairement de certains événements violents

L’amnésie et les difficultés à raconter les événements de façon cohérente ne signifient pas que la victime ment. C’est un effet documenté du trauma — et pourtant, dans les procédures judiciaires, ce phénomène mine régulièrement la crédibilité des témoignages.

4. Le lien traumatique (trauma bonding)

Le lien traumatique explique pourquoi des victimes éprouvent de l’attachement, voire de l’amour, envers leur agresseur. Il se forme par l’alternance entre la terreur et la récompense (phase de lune de miel), créant un attachement neurochimique similaire à celui observé dans les dépendances aux substances.

  • Ce lien n’est pas de la faiblesse — c’est une réponse physiologique documentée à une dynamique de pouvoir très spécifique
  • Il explique l’ambivalence, le retour vers l’agresseur, la défense de celui-ci devant les proches ou les autorités
  • Le comprendre est la première étape pour s’en libérer — et il ne doit jamais être utilisé contre la victime

5. La dépression et la consommation de substances comme réponses adaptatives

  • La dépression — entre 35 % et 65 % des femmes victimes de violence conjugale souffrent ou ont souffert de dépression; elle est souvent la première conséquence identifiée par les professionnel·les de santé, mais rarement reliée à sa cause réelle
  • Consommation d’alcool ou de drogues — fréquemment utilisée comme mécanisme d’adaptation à la douleur chronique; souvent interprétée comme un problème de fond plutôt qu’un symptôme de la situation violente
  • Troubles alimentaires et du sommeil — insomnie, cauchemars, perturbations de l’appétit liées au stress chronique et à l’hypervigilance

6. Ce que les professionnels(les) de santé devraient savoir

Ne pas poser de diagnostic psychiatrique sans avoir éliminé la violence conjugale comme facteur causal

  • Les pertes de mémoire et les incohérences dans le récit sont des effets du trauma, pas des signes de mensonge
  • Un trouble de la personnalité borderline diagnostiqué chez une femme adulte devrait systématiquement inclure une évaluation du contexte relationnel et de sécurité
  • Poser directement et systématiquement la question : «Vous sentez-vous en sécurité à la maison?» — dans un espace confidentiel, sans le partenaire présent
  • La consommation de substances est souvent un symptôme, pas une cause — traiter uniquement la dépendance sans traiter la violence est insuffisant
  • Les idéations suicidaires doivent toujours être évaluées dans le contexte de la violence subie — et orientées vers une ressource spécialisée

La médicalisation sans identification de la cause maintient la victime dans sa situation en masquant l’origine réelle de ses symptômes. C’est l’un des angles morts les plus documentés du système de santé.

ce que les statistiques disent...

Méta-analyse nord-américaine

> 50 %

des femmes victimes de violence conjugale présentent des symptômes de dépression

Méta-analyse nord-américaine

29 %

ont fait au moins une tentative de suicide au cours de leur vie

Études nord-américaines

les victimes de violence conjugale sont quatre fois plus à risque de développer des idéations suicidaires que les femmes non victimes

Stat. Can.

ESG 2019

16 %

des victimes de violence conjugale présentent un TSPT soupçonné à raison de 22 % chez les femmes, 9 % chez les hommes

Ressources d’aide directe

  • Ligne de prévention du suicide – 24h/7j – 1 866 APPELLE (277-3553) – aussi accessible par clavardage – aqps.info
  • SOS Violence conjugale – 24h/7j – soutien psychologique immédiat – 1 800 363-9010 – téléphone, texto, clavardage – sosviolenceconjugale.ca
  • Info-Sociale 811 – première orientation psychosociale gratuite – 811 – 24h/7j, disponible partout au Québec – quebec.ca – Info-Santé 811
  • Ordre des psychologues du Québec – trouver un(e) thérapeute spécialisé(e) en trauma – Répertoire en ligne avec filtres par spécialisation – ordrepsy.qc.ca
  • CAVAC – soutien post-traumatique aux victimes d’actes criminels – Présent dans toutes les régions du Québec, accompagnement psychosocial gratuit – cavac.qc.ca
  • AMI-Québec – Alliance pour la santé mentale – soutien aux proches et aux personnes vivant un trouble de santé mentale – Aide pour démêler les diagnostics et comprendre les ressources disponibles – amiquebec.org
  • Tel-Aide Québec – écoute bénévole et confidentielle – 514 935-1101 (Montréal) – pour les personnes qui ont besoin de parler, à toute heure – telaide.org

Références

Statistiques et données probantes

Statistique Canada — ESG sur la victimisation (2019) — Prévalence du TSPT chez les victimes de violence conjugale
statcan.gc.ca — La violence conjugale au Canada, 2019
Statistique Canada — ESG sur la victimisation (2014) — Violence conjugale et effets psychologiques à long terme
statcan.gc.ca — Tendances violence conjugale 2014
Méta-analyse nord-américaine — Dépression et tentatives de suicide chez les femmes victimes de violence conjugale (synthèse publiée dans Stop Suicide, Le Temps, 2021)
blogs.letemps.ch — Stop Suicide : violence conjugale et santé mentale
Cairn.info — Violences conjugales et troubles psychiatriques — TSPT complexe, DESNOS, confusion avec le trouble borderline (Information psychiatrique, 2014)
cairn.info — TSPT complexe et violence conjugale
INSPQ — Violence conjugale : statistiques et impacts sur la santé
inspq.qc.ca — Violence conjugale : statistiques

Ouvrages de référence clinique

van der Kolk, B. (2014) — The Body Keeps the Score — Impact du trauma sur le corps et le cerveau
besselvanderkolk.com
Herman, J. L. (1992/2015) — Trauma and Recovery — Travaux fondateurs sur le TSPT complexe, l’attachement traumatique et la guérison
basicbooks.com — Trauma and Recovery
Walker, P. (2013) — Complex PTSD: From Surviving to Thriving — Guide pratique sur le TSPT complexe
pete-walker.com
Porges, S. (2011) — The Polyvagal Theory — Fondements neurophysiologiques des réponses au trauma
stephenporges.com
American Psychiatric Association — DSM-5 : Trouble de stress post-traumatique (TSPT) et TSPT complexe — critères diagnostiques officiels
psychiatry.org — DSM-5
OMS — EMDR reconnu comme traitement de première ligne du TSPT (lignes directrices cliniques)
who.int — Lignes directrices TSPT et EMDR

Ressources pour les professionnels(les)

ACTÉA — Centre de formation et de ressources en violence basée sur le genre — formations pour intervenant·es
actea.ca
Gouvernement du Québec / MSSS — Rapport Rebâtir la confiance (2020) — Recommandations sur la formation des professionnel·les face au trauma des victimes
justice.gc.ca — Rebâtir la confiance (2020)
EMDR Association of Canada — Trouver un·e thérapeute EMDR spécialisé·e en trauma
emdrcanada.org — Répertoire de thérapeutes
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