Violence Médicale

Rappel :  Ces violences ne disent pas que le système de santé est mauvais, ni que tous les professionnels de la santé les commettent. Elles disent que des dynamiques de pouvoir, des angles morts dans la formation, et une culture médicale encore marquée par le paternalisme créent des conditions où des personnes sont blessées — souvent en toute bonne foi. Les nommer, c’est la première étape pour les changer.

Quand le soin cause du tort

La violence médicale regroupe l’ensemble des actes, comportements, omissions ou pratiques commis par des professionnels(les) de la santé qui portent atteinte à la dignité, à l’intégrité, à l’autonomie ou à la sécurité d’une personne dans le cadre d’un soin.

Elle peut être physique, verbale, psychologique, sexuelle ou structurelle.

Elle est souvent invisible, difficile à nommer, et encore plus difficile à signaler.

 

Pourquoi en parler dans un contexte de violence conjugale?

Les victimes de violence conjugale interagissent fréquemment avec le système de santé : urgences, consultations médicales, suivis gynécologiques, grossesses, consultations en santé mentale. Ce système est souvent le premier — et parfois le seul — point de contact entre une victime et une personne qui pourrait reconnaître et nommer ce qu’elle vit.

Quand ce système échoue à protéger, à dépister, ou à respecter — il ne commet pas seulement une erreur médicale. Il prolonge la violence et renforce l’isolement de la victime.

Les recherches documentent plusieurs types de violence médicale particulièrement préjudiciables pour les victimes de violence conjugale :

  • Le non-dépistage systématique de la violence conjugale par les professionnel·les de la santé.
  • La minimisation ou la pathologisation des symptômes liés au trauma.
  • La présence non contestée de l’agresseur lors des consultations.
  • La violation du secret professionnel dans des situations à risque.
  • Les violences gynécologiques et obstétricales, qui peuvent rappeler et réactiver un trauma sexuel.
  • La médicalisation des conséquences sans traitement de la cause.

1. Les types de violences médicales

1.1 La violence gynécologique et obstétricale (VGO)

Définition :  Comportements, attitudes ou actes d’un(e) professionnel(le) de la santé qui vont à l’encontre du consentement de la patiente ou des bonnes pratiques médicales lors d’un suivi gynécologique, d’une grossesse ou d’un accouchement.

La professeure Sylvie Lévesque (UQAM) a recueilli les témoignages de 1 600 personnes au Québec sur leurs expériences de soins gynécologiques ou obstétricaux. Ses recherches identifient cinq formes principales : la négligence, la violence physique, la violence verbale et psychologique, la violence sexuelle sous forme médicale, et le déni de soins.

Ce type de violence est amplifiée pour les victimes de violence conjugale ou sexuelle — dont le corps porte un historique de violation qui n’est pas toujours connu du personnel soignant.

1.2 Le non-dépistage de la violence conjugale

Définition :  Omission de la part d’un(e) professionnel(le) de la santé de poser les questions permettant d’identifier une situation de violence conjugale, ou absence de protocole de dépistage systématique.

Une femme qui se présente à l’urgence avec une blessure dont l’explication « ne colle pas » mérite qu’on lui pose la question directement — seule, sans son accompagnateur.

Selon l’INSPQ, les professionnels de la santé sont en position idéale pour dépister la violence conjugale — mais moins de 30 % des victimes rapportent que leur médecin leur a posé des questions directes sur leur situation. Le dépistage systématique est pourtant recommandé par les guides de pratique clinique canadiens (SOGC, 2016).

1.3 La revictimisation par le milieu médical

Définition :  Comportements, questions ou attitudes du personnel soignant qui reproduisent les dynamiques de la violence — jugement, incrédulité, minimisation — et qui causent un préjudice supplémentaire à la personne déjà traumatisée.

La revictimisation médicale se produit quand une victime cherche de l’aide et reçoit en retour du scepticisme, des questions culpabilisantes ou un traitement déshumanisant. Les conséquences documentées incluent : retrait des soins, perte de confiance dans le système, aggravation des symptômes de stress post-traumatique, refus de consulter à nouveau.

1.4 Le médecin gaslighting / la pathologisation du trauma

Définition :  Pratique médicale qui attribue les symptômes physiques ou psychologiques d’une patiente à son état émotionnel, à une hypersensibilité ou à une pathologie personnelle — sans chercher à comprendre leur cause réelle.

Le gaslighting médical est l’un des angles morts les plus documentés dans les soins aux femmes. Des douleurs chroniques, de l’anxiété intense, des troubles du sommeil, des maux inexpliqués — tous symptômes classiques d’une exposition prolongée à la violence — sont régulièrement traités comme des troubles du comportement ou des pathologies psychiatriques, sans jamais que la question de la violence ne soit posée.

Au Québec, le gouvernement reconnaît que la recherche médicale sur la santé des femmes accuse un retard considérable et que les stéréotypes sexuels peuvent influencer le diagnostic. Ce biais est documenté, mesurable, et évitable.

1.5 La présence non contestée de l’agresseur

Définition :  Situation où le personnel soignant ne prend pas les mesures pour rencontrer la patiente seule, permettant à l’agresseur d’être présent lors de la consultation, de répondre à sa place ou de surveiller ses réponses.

L’agresseur qui accompagne sa victime chez le médecin exerce souvent un double rôle : il surveille et il contrôle l’information médicale. Dans les contextes de contrôle coercitif sévère, l’agresseur peut être le seul à connaître les médicaments de la victime, ses rendez-vous médicaux, et ses antécédents de santé. Ce contrôle de l’accès aux soins est une forme de violence économique et physique documentée.

1.6 La violation du secret professionnel

Définition :  Communication, intentionnelle ou par négligence, d’informations médicales confidentielles à l’agresseur ou à des tiers, sans le consentement de la patiente — ou absence de mesures pour protéger la confidentialité d’une patiente en situation de danger.

En droit québécois, le secret professionnel médical est protégé par la Loi sur les services de santé et services sociaux et par le Code de déontologie des médecins. Une exception existe pour la communication d’informations nécessaires à prévenir un danger grave — mais cette exception protège la victime, elle ne justifie pas de partager des informations avec l’agresseur.

1.7 La médicalisation sans traitement de la cause

Définition :  Pratique qui traite les symptômes de la violence conjugale — anxiété, dépression, douleurs chroniques, troubles du sommeil — sans jamais identifier ni adresser la situation de violence qui en est la cause.

Ce type de violence structurelle est particulièrement insidieux : la victime reçoit des soins, ce qui donne l’impression que le système fonctionne. Mais ces soins masquent la cause réelle, créent une dépendance pharmacologique qui peut aggraver la vulnérabilité, et retardent considérablement l’identification et la sortie de la situation de violence.

1.8 La discrimination dans les soins

Définition :  Traitement inégal ou insuffisant fondé sur le genre, l’origine ethnique, la classe sociale, l’état de santé mentale, le statut migratoire ou tout autre caractéristique de la personne — qui résulte en des soins de qualité inférieure ou en un accès limité aux ressources.

Les femmes racisées, les femmes autochtones, les femmes en situation de précarité économique, les femmes en situation de handicap et les femmes avec un historique psychiatrique documenté sont systématiquement plus à risque de recevoir des soins insuffisants ou revictimisants. Ce phénomène est documenté tant au niveau canadien qu’international.

2. Ce qui commence à changer au Québec

Des initiatives concrètes émergent pour réduire ces violences et améliorer les soins aux victimes.

  • Stratégie gouvernementale intégrée 2022-2027 : Axe 2 inclut explicitement l’intervention médicale auprès des victimes de violence.
  • Protocole d’évaluation de la violence conjugale dans les urgences : déployé dans plusieurs CISSS/CIUSSS, mais encore non uniforme.
  • Charte des soins gynécologiques et obstétricaux : En cours d’élaboration par la professeure Sylvie Lévesque (UQAM) et un groupe de chercheuses canadiennes (2025).
  • Centres désignés pour victimes d’agression sexuelle : Équipes formées pour les soins médicaux et psychologiques adaptés aux victimes.
  • Formation des infirmières et infirmiers : L’OIIQ recommande le dépistage systématique de la violence conjugale dans les pratiques de soins.

3. Où signaler — vos droits de patiente au Québec

Toute patiente au Québec a le droit de porter plainte pour des soins qu’elle juge inadéquats ou irrespectueux.

  • Commissaire aux plaintes et à la qualité des services : Chaque CISSS/CIUSSS dispose d’un·e commissaire. La plainte est gratuite, confidentielle, et n’affecte pas tes soins.
  • Collège des médecins du Québec : Pour une plainte concernant un médecin spécifique. Le CMQ peut ouvrir une enquête déontologique.
  • Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) : Pour une plainte concernant une infirmière ou un infirmier.
  • Protecteur du citoyen : Si tu as épuisé les recours dans l’établissement de santé et que tu n’es pas satisfaite de la réponse.

4. Ressources

SOS Violence conjugale — 1 800 363-9010 (24h/7j) — https://sosviolenceconjugale.ca/fr

Info-aide violence sexuelle — 1 888 933-9007 (24h/7j) — https://www.quebec.ca/famille-et-soutien-aux-personnes/violences/aide-ressources

Commissaire aux plaintes — trouver le bon commissaire selon sa région — https://www.cisss-lanaudiere.gouv.qc.ca/services-a-la-population/commissaire-aux-plaintes

Collège des médecins du Québec — portail de plainte — https://www.cmq.org/fr/public-and-patients/make-a-complaint

Stop VOG — Collectif du 28 mai contre les violences obstétricales et gynécologiques — https://stopvog.org

Regroupement Naissance-Renaissance — droits lors d’un accouchement — https://www.naissancerenaissanceqc.com

CALACS — Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (toutes régions) — https://rqcalacs.qc.ca

Protecteur du citoyen — plainte sur les services publics de santé — https://protecteurducitoyen.qc.ca

Références

Toutes les sources ont été vérifiées en mars 2026.

[1]  Radio-Canada (2022) — Violences gynécologiques : des femmes se disent « prisonnières de la table d’examen »

[2]  Radio-Canada (2022) — Violences gynécologiques : « J’avais l’impression d’avoir été torturée »

[3]  Radio-Canada (2025) — Une charte pour protéger les femmes contre la violence obstétricale et gynécologique

[4]  ACAT Canada — Violences obstétricales et gynécologiques

[5]  UQAM — Archipel : Expériences de violences gynécologiques et obstétricales au Québec (étude qualitative, 2023)

[6]  Fédération des femmes du Québec — Violences gynécologiques et obstétricales — appel aux témoignages

[7]  INRS (2020) — « J’avais l’impression de n’avoir aucun contrôle » : qu’est-ce que la violence obstétricale?

[8]  INSPQ — Ressources pour les victimes de violence conjugale : soins d’urgence et suivi médical

[9]  Gouvernement du Québec — Santé des femmes : stéréotypes sexuels et diagnostics

[10]  Lévesque, S. (UQAM) — Projet de recherche sur les soins gynécologiques irrespectueux au Québec — Violence gynécologique et obstétricale

[11]  Regroupement Naissance-Renaissance — Stop VOG (violences obstétricales et gynécologiques)

[12]  Fédération des maisons d’hébergement pour femmes (FMHF) — Ressources et droits des victimes

[13]  Collège des médecins du Québec — Code de déontologie des médecins

[14]  Commissaire à la santé et au bien-être (CSBE) — Droits des patients au Québec

[15]  Gouvernement du Québec — Loi sur les services de santé et les services sociaux (LSSSS), art. 10-12 (consentement)

[16]  SOS Violence conjugale — Ligne d’aide 24/7 (1 800 363-9010)

[17]  Commissaire aux plaintes et à la qualité des services — CISSS/CIUSSS

[18]  Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) — Dépistage de la violence conjugale

[19]  Collectif du 28 mai — Stop violences obstétricales et gynécologiques au Québec

[20]  La Presse (2025) — Violence obstétricale et gynécologique : une charte canadienne pour protéger les femmes

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